Guyane : l'Îlet de la Mère
L'îlet la Mère se situe au large de Rémire (Cayenne), à 15 km de la Marina de Dégrade des Cannes. Cette île appartient à un archipel qui comprend « les Deux Mamelles », « la Malingre », « l'Enfant Perdu » et « l'îlet le Père ».
L’Ilet la Mère ouvre maintenant ses portes au grand public. Elle fut mise en valeur dans les premiers temps de la découverte de la Guyane par les Jésuites jusqu'en 1765, date du décret de Louis XIV les expulsant de France et des Territoires Français. Elle a ensuite accueilli des éléments du bagne à partir de 1850, évacués en 1875 suite à une épidémie de fièvre jaune. Vers les années 1970, l’Institut Pasteur fait de l’île un refuge pour les singes saïmiris, utilisés pour faire des recherches sur le paludisme jusqu'à 2001. Il en résulte un grand nombre de singes absolument pas farouches qui s'invitent au pique-nique des visiteurs.
Le site est réaménagé. Il est la propriété du conservatoire du littoral. Il est ouvert au public depuis 2007. Pas d'habitant, d'hôtel ni de restaurant sur l'île qui reçoit la visite des "continentaux" venus passer un week-end de détente.
La légende raconte que les îlots le Père et la Mère se promenaient avec leurs deux filles (les Mamelles), leur fils et leur serviteur (le Malingre) quand ils furent surpris par un raz-de-marée qui les fit tous s'échouer dans l'embouchure du Mahury à l'exception de leur fils. Celui-ci dériva alors au large de Cayenne. Il prit alors le nom d'Enfant perdu.
Dessus : le Mahury.
Quand on parle du bagne de Guyane, on connaît tous l'histoire de Dreyfus ou, plus près de nous, celle de Seznec. Voici l'histoire, moins connue, d'un autre bagnard.
(Source : "La Guillotine sèche, histoire du bagne de Cayenne" de Jean Claude Michelot aux éditions Fayard).
Plage de Rémiré vue du large
EDMOND DUEZ : le financier devenu fermier en Guyane.
Edmond Duez est né dans une famille modeste en 1868. A l'école primaire qu'il fréquentait, seules les mathématiques l'intéressaient. Il avait la passion des chiffres, si bien que, lorsqu'il quitta l'école, il tenta sa chance chez un administrateur judiciaire, M. Imbert, qui lui proposait une place de grouillot. Mais Edmond Duez avait de l'ambition. Il sut se rendre indispensable et, petit à petit, parvint à gravir les échelons dans le cabinet de M. Imbert. Tant et si bien qu'à l'approche de la quarantaine, il était devenu le bras droit de son patron.
(L'îlet de la Mère et à côté, les Mamelles)
A 25 ans, il avait épousé Isabelle Péronnet, une femme de tête, qui allait partager sa vie pour le meilleur et pour le pire. Il gagnait très confortablement sa vie. Mais il avait la passion de l'argent. Alors, sans se poser apparemment trop de problèmes de conscience, il commença à puiser tout doucement dans la caisse de son employeur avec une patience de fourmi.
Le couple Duez prit l'habitude de vivre dans le luxe. Quand survint, en 1901, la loi de séparations des Eglises et de l'Etat, Duez était devenu une personnalité dans sa spécialité. Il fut chargé de liquider les biens de sept congrégations et d'établir, en outre, l'inventaire des biens de trois congrégations enseignantes, parmi lesquelles la plus importante, celle des frères des Ecoles chrétiennes.
Devant les sommes astronomiques qu'il était amené à brasser, l'escroc à la petite semaine eut tout à coup des idées de grandeur. Il avait toujours aimé la bonne chère, les femmes et le jeu. Il se jeta à corps perdu dans des dépenses tout à fait au-dessus de ses moyens.
Ce ne fut pas M. Imbert, trop confiant, qui découvrit le pot aux roses, mais bien le président du Conseil lui-même qui s'étonnait de voir que les affaires traitées par M. Duez ne rapportaient pas autant qu'elles auraient dû. Edmond Duez fut traduit devant la cour d'assises de la Seine, et, malgré le talent de son avocat, Maurice Bernard, il fut condamné à douze ans de travaux forcés.
Il avait tenté maladroitement de se défendre, tout au long des audiences, en reconnaissant avoir détourné des fonds, mais au profit du gouvernement. Il menaçait même de donner des noms. On le fit taire. On l'accusait d'avoir détourné 695 000 F.
Nous sommes le 22 juin 1911. Edmond Duez a 53 ans. Finie pour lui la belle vie, finis les costumes de bon faiseur. Il endosse la tenue des forçats et, en guise de décoration, porte sur la poitrine son numéro matricule, le 40056. Et c'est le départ pour la Guyane. Son dossier, qui voyage en même temps que lui, n'est pas très bon. Malgré son âge, la justice ‑ qui craint peut-être des révélations ‑ n'a pas hésité à écrire : « Peut être employé aux travaux de terrassement. »
Fort heureusement pour Duez, la Guyane est loin de Paris et le directeur de l'Administration pénitentiaire locale fera preuve de plus de mesure. Jamais le forçat Duez ne touchera une pelle.
Avant de quitter définitivement le territoire national, il a demandé à son épouse de divorcer pour qu'elle se sente libre. C'est d'ailleurs presque une coutume, les femmes des condamnés n'ont aucune difficulté à obtenir le divorce.
Quelques semaines avant la date prévue pour sa libération, il écrit à son ex-épouse : « je vais bientôt être libéré, viens me rejoindre. » Et ‑ c'est assez rare pour être souligné ‑, douze ans plus tard, Mme Duez, redevenue Mme Peronnet, prend le premier bateau, le Mistral, qui dessert la Guyane et arrive à Saint‑Laurent-du‑Maroni.
Sur l'embarcadère, Mme Péronnet a beaucoup de mal à reconnaître dans le vieillard squelettique qui se présente à elle l'homme fringant qu'elle avait épousé. Mais ce n'est pas le pire : s'il a pris l'aspect d'un vieillard, Edmond Duez a également changé de caractère. Lui qui était un meneur d'hommes a peur de tout et n'ose plus entreprendre.
Alors, son épouse va tout prendre sur elle. Elle va entamer des tractations avec l'Administration pour obtenir une concession, puisque c'est le rêve de son mari. Et elle l'obtient, en grande partie grâce aux économies qu'elle avait amenées de France. Elle loue une petite île qui se trouve à une quinzaine de kilomètres au large de Cayenne, l'îlet la Mère.
Madame Péronnet veut y installer une exploitation agricole. On a bien essayé de la décourager. Plusieurs tentatives ont déjà eu lieu et toutes ont tourné à l'échec, à l'exception de celle des jésuites. Mais elle n'en a cure. Femme énergique, elle obtient de l'Administration pénitentiaire que lui soient loués les services d'une vingtaine de forçats en cours de peine, et, avec cette équipe, elle va entreprendre le défrichement de l'îlet.
« Tout, absolument tout était à faire, confiera-t-elle. C'était la brousse guyanaise d'une rive à l'autre, pas de route, pas même un sentier. Nous avons défriché, taillé, rogné, bâti, tout cela de nos mains. »
Bientôt, dans la ferme modèle, on trouve 75 vaches, 100 porcs, 150 poules et canards, et des tonnes de légumes qui sont expédiés chaque jour sur Cayenne, à bord d'une barque à moteur. Madame Duez a également l'idée de fabriquer du charbon de bois, vendu lui aussi sur le continent.
L'ancien administrateur Duez lui abandonne entièrement la gestion de la ferme. Il se contente de pêcher des requins à la ligne, pour en nourrir ses cochons, en vivant devant l'océan jaunâtre qui se brise sur les roches noires au pied de la falaise.
Deux fois par an, comme le veut la loi, il se rend à Cayenne pour faire constater par l'Administration pénitentiaire qu'il réside toujours en Guyane. Quand il mourut, finalement de vieillesse, une foule nombreuse l'accompagna à sa dernière demeure au cimetière de Cayenne.
Madame Péronnet vendit la ferme, regagna la métropole, et les terrains, défrichés par Duez et ses anciens codétenus, revinrent en friche.
L'Enfant Perdu est un ilot au large de Cayenne qui dispose, depuis 1864, d'un phare au feu fixe et brillant visible à 8 miles marins indiquant l'entrée de Cayenne à 6 Km dans le Sud. Il était entretenu par trois bagnards y vivant seuls et ravitaillés toutes les semaines. Il arriva que l'on oublie de ravitailler ces trois gardiens, l'un d'entre eux mourut de faim, et faute de combustible le phare cessa d'éclairer. L'Administration ne s'aperçu pas que le phare avait cessé de fonctionner. Se croyant définitivement abandonnés, les deux survivants réussirent à gagner la terre ferme à bord d'un radeau fabriqué avec une table et des bancs. Ils échouèrent près de Kourou, où ils furent accueillis par les gendarmes et arrêtés pour désertion de poste. L'un d'eux mourut à l'hôpital, l'autre fut réintégré au bagne de Saint Laurent.