Légendes bretonnes

Mardi 17 novembre 2009 2 17 /11 /2009 14:07

Tempête sur la pointe de Bretagne : ce n'est pas de la neige que vous voyez ci-dessous, mais l'écume des vagues que des vents à plus de 100 Km/h transforment en flocons blancs insaisissables.

 


 

 

 

 

 

 

 

 


D'autres photos accompagnées d'une légende racontée par Pierre Jakez Hélias :

 

La femme au croc

 

 

 

 


 

 

 

 




Au temps où le Raz n'était pas encore éclairé par les tours de feu, c'était un immense cimetière de navires. Les gens du pays lui donnaient eux-mêmes ce nom là. Sur plus de six lieues à partir de la fine pointe, par l'île de Sein et la roche extrême d'Ar Men, les écueils découverts et les basses tendent un filet sournois où les courants et les tempêtes rabattaient les plus habiles marins de la terre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce filet toujours prêt et qui n'avait pas besoin de ramen­dage, a souvent apporté aux îliens et aux capistes des aubaines de mer dont les misérables avaient bien besoin pour s'empêcher de mourir. Il ne prenait pas de poissons, mais il broyait les barques et les vaisseaux.

 

 

 

 


 

 

 

 



 






 


Les débris des naufrages et les cargaisons arrivaient à la côte avec les corps morts. Sur la côte, il y avait presque autant de paires d'yeux à l'affût que d'âmes incarnées, presque autant de crocs à goémon brandis que de paires de mains.

 


 


 

 

 

 


 



On entrait dans les vagues pour écumer tout ce qui flottait, on fouillait les grèves pas à pas, on peignait soigneusement les goémons pour découvrir les menus trésors, on déployait toutes ses forces pour ces récoltes sans semailles dont le temps n'était pas connu, mais qui étaient plus drues en hiver et mûrissaient au vent plus qu'au soleil.

 

 

 


 



 

 





 


Les épaves étaient un droit pour ceux du rivage. Ils défendaient farouchement ce droit sans vouloir rien entendre. Acharnés à vivre sur un rocher infertile et nu, martyrisés par les vents sauvages, soumis à tous les dénuements, le moindre cadeau de la mer leur était bonne fortune : une planche, une corde, un sac, un baril, n'importe quoi.

 

 





 

 

 

 

 

 


 



Tant mieux si la planche était une proue entière, la corde amarrée à un canot en dérive, le sac plein de blé ou de coton, le baril garni de vin ou de rhum. Hé quoi ! Ils risquaient bien leur vie pour amener tout cela au sec. Et le seigneur duc savait bien en réclamer un sixième. Et certains commis aux écritures du roi prélevaient au passage plus d'une dîme sans avoir seulement mouillé leurs chaussures à boucles. Les voleurs ! Ils auraient dû venir vivre sur le cap toute l'année pour apprendre à faire les lois.

 

 


 


 



Les femmes étaient les premières au pillage, dit‑on. Cela vous étonne ? Elles avaient les enfants à tenir en vie. Elles perdaient souvent leurs hommes dans le Raz qui avalait les barques des capistes aussi bien que les navires étrangers. On devient louve à vivre de vent.

 

 



 

 

 

 

 

 





Elles étaient plus habiles que les hommes à la cueillette, plus patientes aussi et plus rusées. Elles savaient découvrir les plus petits objets qui sont aussi les plus précieux. Quand elles descendaient à Pont-Croix, après les tempêtes, les bourgeois du commerce faisaient quelquefois de bonnes affaires avec ce qui sortait du pli de leurs robes. Et elles repartaient avec de la bonne toile sur l'épaule. On les appelait les « Marie du Cap», du nom de la sirène elle-même, mais seulement derrière leur dos et quand le dos était déjà loin.

 

 

 

 


 

 

 

 

 



 

 

 

 


 

 


Il y en avait une, autrefois, qui travaillait merveilleusement du croc sur la côte de Cléden et à la Pointe du Van. Dès que la mer était grosse et les vents hargneux, elle prenait le guet avec son croc en main. Son œil aigu repérait les épaves à une lieue. Quand un bateau se brisait sur une roche du Raz, c'était la fête. Tout lui était butin. On dit même que, sans égard pour le seigneur Saint They dont la chapelle protège le Van, elle dépouillait les cadavres échoués à la côte jusqu'à les laisser nus dans les goémons.

 

 

 

 

 


 

 



 







Son mari était un bon homme et n'aimait pas ses façons. Le droit d'épave, soit, mais il faut de la révérence pour les morts. Un prêche n'eût servi à rien. Il fallait frapper l'esprit de la femme pour l'empêcher désormais de profaner les Trépassés.

 

 


 

 

 

 




Par une nuit de tempête, quand elle fut sortie avec son croc, il prit un raccourci par la falaise et alla s'étendre dans le goémon et l'écume, sur une grève où elle avait ses habitudes. La femme arriva peu après, tâtant soigneusement du croc devant elle. Quand le croc toucha le corps, elle se mit à genoux pour le dépouiller. A l'instant même, le mari se retourna en poussant un hurlement terrible. La pilleuse prit la fuite sans demander son reste.

 

 

 

 

 


 

 

 


 

 

 

Quand elle rentra chez elle, sans croc et le visage couleur de sable, le mari l'attendait paisiblement.

« Qu'avez vous trouvé cette nuit, femme ?

- J'ai trouvé un mort qui est devenu vif sous mon croc. Un fantôme, peut-être. On ne verra plus mes pieds sur la grève.

- Ainsi soit‑il ! »

 






Depuis ce temps-là, qui est déjà très loin, les crocs n'ont plus servi que pour le goémon. Quand le chaudron du Raz se met à bouillir sous la tempête, il n'y a plus d'autre affût que celui des tours de feu et des marins qui s'apprêtent à la rescousse des naufragés.

 

 

Le droit d'épave s'est effacé devant le devoir de sauvetage. Les gens du cap et de l'île n'y ont jamais failli.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Erwan - Publié dans : Légendes bretonnes - Communauté : le Finistère
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Lundi 20 juillet 2009 1 20 /07 /2009 17:45

Ils ont parcouru toutes les mers et tous les océans, affronté les coups de vent et les tempêtes, navigué sur des mers aussi calmes que des lacs, connu d'autres ports et d'autres rivages. Ils sont revenus au port, glorieux,  les cales pleines de poissons, ou malheureux, les cales vides. Dans les yeux de leurs équipages, il y avait le rêve et l'aventure.

Aujourd'hui, on les brûle pour cause de surpêche ou on les désosse pour cause de pollution.  Au mieux, (ou au pire), on les expose dans les ronds-points.

 

 

 


 

 

 

 


 




Ceux-ci ont échappé à la malédiction des temps modernes et finissent paisiblement leurs jours dans un arrière-port (ci-dessus au Guilvinec) ou dans une ria (ci-dessous dans la rivière du Goyen à Audierne). Ils conservent encore le pouvoir de nous faire rêver à leurs lointains voyages.

 

 

 








"Il ne faut pas toucher à la carcasse d'une barque dont la mer s'est nourrie comme d'un fruit de choix avant d'en recracher l'écale trop dure. Passez au large de la carène morte au lit mort du sable, débris d'anatomie sèche, flancs rompus et disjoints qui élèvent au ciel, à lignes tragiques, la face même du naufrage. On doit laisser la vague après la vague avaler ce reste et le ramener, pièce à pièce, au port secret des côtes sous-marines où le feu maître du navire attend son bien.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans les profondeurs de la mer, sous la muraille de l'eau vivante, il est un havre de grâce ; et le pêcheur, boussole perdue, barque éventrée sur la dent du récif, quand il coule au fond, docile au jeu des courants et les yeux ouverts, regarde se lever l'image d'un grand port dans les profondeurs de la mer.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Et il coule toujours vers la ville inférieure qui lui lance l'appel de ses cloches confuses. Il navigue nonchalamment comme un grand poisson souple, ses cheveux de goémon noir palpitant à l'entour de son front. Il éveille son visage mort à la caresse d'une lumière inconnue qui monte des abîmes, et il coule toujours.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Plus vivant que jamais, le voilà debout sur le musoir d'un port de pêche : blancheur laiteuse de la chaux sur les maison basses, rumeur assourdie des mots bretons dans une foule de rudes hommes tout à fait pareils aux pêcheurs de sa race. Mais pas d'oiseaux criards, pas de femmes sur les seuils à jouer au crochet, ni autour des filets bleus ou bruns que les gars ramendent assis, genoux ouverts, plus vivants que jamais.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tous les marins du port fantôme sont les noyés des naufrages armoricains qui s'affairent à calfater les esquifs démembrés de leur dernière navigation mortelle. Et certains attendent toujours que revienne vers eux le "grand débris" du chalutier, du malamok, de la pinasse, échoué en grève sous le ciel, pour y remettre le gréement, et pour que trouve embarquement chaque marin du port fantôme.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quand viendra le jour, on ne sait quand, la voile mise au haut du mât, le gouvernail fermement tenu aux mains des anciens pilotes, toutes ces étraves tiendront le cap vers l'Ouest, où le corps-mort les attend au bassin d'une île verte. Et c'est là qu'elles seront enfin désarmées, une fois pour toute et à jamais, quand viendra le jour.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il faut laisser les grandes épaves retourner au rendez-vous."

 

 

Pierre Jakez Hélias

L'île des morts marins

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Erwan - Publié dans : Légendes bretonnes - Communauté : Les Bretons sont dans la place
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Mardi 23 juin 2009 2 23 /06 /2009 09:00
Juste un petit rappel : le port de Bestrée se trouve à un mile du Bout du Monde, la Pointe du Raz. Situé sur sa côte sud, c'était ici que débarquaient les habitants de l'Ile de Sein lorsqu'ils venaient faire leurs courses sur la Grande Terre, et d'ici que partait l'approvisionnement de l'Ile.

 

 

 

 





Chanig an Ormand

 

 


Il y a eu un temps où le Raz était peuplé de navires si nombreux qu'il fallait attendre son tour pour passer entre l'île et le promontoire du Cap. Les flottilles de pêcheurs de morues voyaient passer en convois les hauts bords des navires de commerce. Les vaisseaux de guerre, battant tous pavillons, exerçaient leurs équipages dans le détroit redoutable et fameux.

 

 

 

 

 

 

 


 


 

Les plus hardis corsaires, toutes voiles dehors, louvoyaient si près de la côte que les huniers claquaient au ras de l'herbe courte. On parle même de gabiers qui auraient sauté du gréement à terre et choisi la liberté sans se fouler la moindre cheville ni lâcher le moindre juron.

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 


 

Mais il arrivait à certains navires de faire escale au port de Bestrée. Par nécessité quelquefois, le plus souvent dans une intention de maraude.

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 


 

Sur le Cap éventé paissaient des milliers de moutons roux sous la garde des filles de Lescoff. Ils n'étaient pas grands, mais de chair si succulente qu'on en rêvait encore, il y a vingt ans, sur le marché de Pont-­Croix.

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

Les aventuriers de mer étaient tentés de faire main basse sur ces animaux pour en améliorer leur triste pitance. Avant de vouer ces gens aux tourments d'enfer, il faudrait avoir navigué sur un voilier de ce temps-là. On comprendrait, du même coup, pourquoi ils emmenaient parfois la bergère avec ses moutons.

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

Les filles de Lescoff filaient leurs quenouilles en surveillant les troupeaux. Quand un navire passait à portée de voix, elles le hélaient par jeu : « Petit navire, petit navire, viens à la côte. J'irai matelot à ton bord. Matelot, non, mais capitaine. » Et de rire, les imprudentes sirènes au danger de tous les Ulysse laboureurs de vagues. Elles se croyaient en sûreté sur le haut promontoire, ce château de récifs entre la Mer Droite et la Mer Gauche.

 

 


 

 

 

 


 

 

 


 Mais, un beau jour, Chanig an Ormand se fit enlever par des Hollandais qui la prirent au mot.

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 


Son histoire fit le sujet d'une belle gwerz, qui servait à danser dans les chapelles du Raz « pour la gloire de Dieu », avant que le père Maunoir ne vînt y mettre bon ordre.

 

 

 

 

 


 

 

 


 

Ensuite, elle devint le chant des veillées de Lescoff, celui que chacune et chacun devaient savoir avant même le credo qui est à tous les chrétiens. Chanig an Ormand appartient seulement au Cap.

 

 

 

 

 


 

 

 

 

Elle était sur l'étrave du Raz avec Marie Bourdon, son amie. Les filles de bon lieu vont deux par deux dès que leurs mères sont hors de vue. Et voilà qu'un navire aborde à Bestrée. Des pêcheurs de Camaret qui viennent pour la morue ? Mais ils ont l'épée au côté. Des gentilshommes en voyage ? Mais ils sont vêtus de rouge et de noir. Des capitaines embarqués pour le tour du monde, voilà ce qu'ils sont.

 

 

 


 


 

 

 

 

 

 

 


 

 

 


Marie Bourdon prend la fuite aussitôt. Mais Chanig an Ormand, au lieu de la suivre, ne peut se retenir de lancer l'appel naïf des bergères : « Petit navire... » A peine a-t-elle tourné le dos que les marins sont sur ses traces. Elle passe le Vieux Cairn, le Champ de la Pente. Va-t-elle atteindre la Mare aux Blaireaux ? Hélas ! La courroie de sa galoche a cassé au revers des Fosses. Les mains des païens s'abattent sur elle.

 

 

 



 

 















Chanig an Ormand descend à Bestrée en pleurant, prisonnière des Hollandais.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les gars de Lescoff ne sont pas là pour écorcher les ravisseurs. Sa mère l'attendra en vain devant la bouillie au miel. En vain, elle demande qu'on la débarque au Vorlenn pour dire adieu.

 

 


 

 

 

 


 

 

 Elle doit choisir un des païens pour époux. Elle choisit le capitaine, ne pouvant mieux faire. Arrivée en Hollande, pleurant encore, elle troque sa jupe d'étoupe de lin contre une robe d'incarnat. Pleurant toujours, elle boit des vins doux au lieu de son eau de prunelle. Et elle finit par danser sur le pavé de la Hollande, vêtue de calamant écarlate brodé de soie jusqu'à terre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

Or, elle revint à Lescoff avec son mari. Elle revint chercher sa mère pour lui donner une vie meilleure.

 

 

 

 

 

 


 

 


 

Mais sa mère ne se consolait pas d'avoir un gendre païen. Elle voulait sa tombe en terre bénite à Plogoff. Chanig en Ormand dit adieu à ses sœurs sur le mur du cimetière et reprit la mer en laissant son livre de messe et son chapelet qui ne lui servaient à rien en Hollande. Elle gardait son alliance d'or.

 

 

 














 

 

 

Cette gwerz (histoire), la petite Lissen Jadé, de Kériolet en Cléden, et Marie-Josèphe Pansel, veuve de Jean-Guillaume Maréchal, de Lescoff, l'ont chantée en breton à M. Le Carguet, à la fin du siècle dernier. Et M. Le Carguet, qui était dans les écritures, la coucha bellement sur le papier sans en laisser perdre un seul mot. Il voulut même savoir ce que devint Marie Bourdon. On lui dit que la jeune fille, en courant à tête perdue pour échapper aux Hollandais, tomba sur son aiguille de bois à tricoter la laine. L'aiguille lui perça la joue, le sang coula d'abondance, elle s'évanouit. Alors, les matelots la laissèrent, bien qu'elle fût la plus belle fille de la Paroisse. On peut être païens et avoir des entrailles.

 

 

 

 

 

 

 

 

Pierre Jakez Hélias,

"L'esprit du rivage"

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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Lundi 6 avril 2009 1 06 /04 /2009 13:52

Voici une autre légende de citée engloutie. Comme la Ville d'Ys perdue au fond de la Baie de Douarnenez (ou d'Audierne), comme Occismor et Tolente dans le Nord Finistère, comme Lexobie dans les Côtes d'Armor, toutes ces villes opulentes et splendides ont été détruites par des raz de marée. Le pays de Penmarc'h a connu de nombreux raz de marée (cf. article précédent) ce qui laisse supposer que d'autres séismes plus impressionnants et ravageurs aient marqué l'inconscient collectif de cette population vivant près des côtes. Et cette terreur des flots est arrivée jusqu'à nous sous forme de légendes.

 


 

 

 

 

 


 

La photo ci-dessus montre le site préhistorique de Menez-Dregan qui se trouve sur la commune de Plouhinec, dans le Finistère en baie d'Audierne. Datant du Paléolithique inférieur (soit "vieux" de 350 à 500 000 ans), il se trouve actuellement sur une falaise dominant la mer. Mais d'après les chercheurs, à cette époque, la mer se trouvait à plus de 20 Km de là. On imagine les bouleversements que cette élévation des eaux a pu provoquer.

 

 Les photos de l'article sont prises entre le petit port de Pors Poulhan, proche de ce site…

 

 


 

 

 


 

Et la pointe de Penmarc'h :

 

 

 


 

 

 

 

 

 

A cet endroit, seul un mince et fragile cordon de galets et de dunes protège la terre de la Grande Eau Salée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 


Les Birvideaux, haut fond rocheux, c'est un plateau couvert d'au minimum de 2,60 mètres d'eau. Il occupe une étendue de un mille de diamètre, situé à peu près entre les îles de Groix au Nord -Ouest et de Belle-Ile au Sud-est.

 

 

LES BIRVIDEAUX

 

 

 


 

 

 

 

 

Au large de la côte sauvage de Quiberon, une lumière brille dans le ciel de nuit. C'est le phare des Birvideaux, le cierge planté sur le tombeau marin de la ville dAïse est le dernier signal qui la rappelle au monde vivant.

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Elle repose sur un plateau noyé par la mer et seuls quelques récifs émergent encore, des brisants nus et cerclés d'écume qui furent autrefois le cœur des douces collines d'Aïse. C'était au temps où il n'y avait qu'un saut de cheval entre l'île d'Houat et la pointe de Quiberon. Je ne vous parle pas d'hier.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Alors, les habitants d'Aïse, les Birvideaux, aimaient venir entendre la messe à Kermorvant, qui était un village de la presqu'île, ou bien à Quiberon. Ils y venaient portés à dos d'âne et ils cheminaient tranquillement sur une belle chaussée de galets.

 

 

 

 

 

 


 

 

 


Et puis, la mer se mit à mordre les galets. Petit à petit, elle digéra la chaussée dans son ventre mouvant. Et Aïse devint une île qui n'arrêtait pas de rétrécir. Les Birvideaux, des îliens désespérés qui voyaient s'éloigner la grande terre. Ils construisirent des bateaux pour se rendre à leur messe du continent. Mais ils ne pouvaient pas toujours franchir le détroit.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


On dit qu'aux archives de Quiberon il y avait naguère une pièce, dûment signée du curé du lieu, qui absolvait les Birvideaux d'avoir manqué l'office du dimanche à cause du gros temps et de la mauvaise mer.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Et à la fin, par une année de grande tempête, Aïse toute entière descendit sous les eaux. Elle descendit d'un bloc, avec les Birvideaux qui n'avaient pas voulu la quitter. Ils y demeurent vivants dans les profondeurs, en récompense de leur insigne fidélité à leur ville. Quand les vagues roulent et sonnent au large de Quiberon, d'étranges voix humaines se mêlent à leur fracas. Ce sont les enfants d'Aïse qui pleurent leur destin.

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

Les Birvideaux se nourrissent de moules bleues et de patelles grises. Ils vivent avec les crabes dans les grottes et ils errent en gémissant par les rues de leur ancienne ville où passent, fugitifs, de longs bancs de poissons. Font‑ils un temps de purgatoire pour de très vieux péchés que nous ne savons pas ? Ou refusent‑ils, par attachement, d'abandonner Aïse aux muets abîmes ? Mais certains croient savoir que l'Aïse des Birvideaux est devenue le rendez-vous des naufragés de la mer. Ils y attendent une obscure délivrance ou peut-être y ont‑ils trouvé leur paradis. Qui ne le dira jamais !

 

 

 


 

 

 

 


 

Chaque année, le pardon de Saint Colomban est le jour de gloire des Birvideaux. Ce matin là, ils quittent les ruines d'Aïse la sous-marine, ils suivent la trace de l'ancienne chaussée de galets et « ceux qui ont la permission » peuvent les voir apparaître sur les falaises de Quiberon, enveloppés de manteaux rouge vif.

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

Ces manteaux sont tissés de feu pur et ils protègent les Birvideaux de pied en cap quand ils émergent du froid brûlant des eaux salées. Roperh er Mason les a vus. Il a écouté retentir leur Kyrie et leur Gloria dans la chapelle du saint avant de chanter lui‑même, en vers bretons, la grande liturgie de ceux qui vivent au fond de la mer.

 

 

 


 

 

 

 

 


 

Quand le pardon est achevé, la voix de la marée montante commande le retour des Birvideaux. Les vivants de la terre amoncellent des fagots sur les collines et le recteur y met le feu. L'un après l'autre, les habitants du plateau marin passent devant la flamme et y jettent leurs manteaux rouge vif. Puis, ils descendent vers les rochers de la côte et poursuivent leur marche sous les eaux pour retrouver Aïse l'engloutie. A l'instant où le dernier disparaît, la nuit recouvre la presqu'île et là‑bas, dans une vague rumeur de plainte, s'allume le phare des Birvideaux.

 

 

Pierre Jakez Hélias

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 


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Lundi 5 janvier 2009 1 05 /01 /2009 10:20

Photos de coucher de soleil à pointe du Finistère avec la légende de la Baie des Trépassés, légende racontée par Pierre Jackez Hélias.


 


 

La légende de la Baie des Trépassés

 

 

Debout sur l'étrave du Raz de Sein, quand on regarde le Bec du Van, vers le nord, on voit la mer pousser des rouleaux puissants sur une grève entre les deux caps. C'est la grève des Trépassés, «l'abominable baie», un des lieux de rendez-vous des noyés qui attendent l'embarquement pour leur séjour de l'autre monde. Et pourtant, les pêcheurs de Cléden en parlent seulement comme «de la grève du Nord-Ouest».

 








 

 



 



On n'y trouve pas d'ossements humains parmi les galets. Les courants n'y portent pas plus de cadavres qu'ailleurs. Certains jours, la mer y est si douce et le soleil si beau que la méditation de la mort y semblerait une offense.

 









 

 

Mais le peuple invisible des Trépassés se presse dans cette baie et sur ses rivages.

Dans les eaux de la baie, il y a des noyés de toute sorte. Il y a les plus beaux marins du monde et les plus courageux, ceux que la Morgane a choisis pour époux. Mais le destin de la Morgane veut que son baiser tue ses amants et qu'elle n'étreigne jamais que des cadavres. Ils dérivent dans les courants et pas un seul poisson n'oserait les profaner.

 









 

 

D'autres noyés chrétiens se sont livrés eux‑mêmes à la Morgane païenne. Ceux‑là vont errer jusqu'à la fin du monde, la marque de leur baptême au front. C'est en vain que les pêcheurs vivants qui les rencontrent voudront les ramener dans leur barque, par pitié. Les damnés leur glisseront des mains. De la Barque des Morts, ils ne verront que la quille.

 

 



















 

 

Au bord de la Baie des Trépassés attendent aussi les âmes de ceux dont la mer a rejeté les cadavres. La plupart sont d'honnêtes marins, en paix avec Dieu et avec les hommes. A cause de cette innocence, ils ont eu assez de pouvoir sur les vagues pour que celles-ci les ramènent à la côte où ils seront ensevelis en terre bénite. Mais quelques-uns, coupables de fautes inexpiables, ont vu leurs corps vomis par la mer elle‑même, qui n'a pas voulu en être souillée. De ceux-là non plus, la Barque des Morts ne voudra pas se charger.

 

 

 


















 

Depuis que le monde existe, la Barque des Morts se présente à la Baie des Trépassés, certaines nuits. Une voix puissante s'élève sur le Bec du Van ou le Bec du Raz, appelant un pêcheur par son nom. L'homme ne s'étonne pas. Il sait que, depuis toujours, ses ancêtres ont passé les morts et que, pour cet office, ils étaient affranchis de toute redevance envers leurs seigneurs de la terre.

 











 

 

Il descend vers la baie du Nord-Ouest. Une longue chaloupe y est à flot. Elle paraît vide et pourtant elle s'enfonce dans l'eau jusqu'au bordage, comme si elle était chargée à couler bas. Dans une grande rumeur de supplications, le pêcheur se fraie un passage à travers les rangs pressés d'une foule invisible. Quand il a pris sa place au gouvernail, une voile se largue d'elle-même et la Barque des Morts s'éloigne de la grève. Derrière elle, éclatent les sanglots des âmes qui ne sont pas du voyage.

 

 



















 

 

 Le pêcheur la manoeuvre à travers les brisants et la mène vers Sein. Dès qu'elle a touché l'île, il la sent qui s'allège et remonte sur l'eau à mesure que débarquent les invisibles passagers. Alors, il peut remettre le cap sur la grande terre. Quand il est entré dans la baie vide et silencieuse, la barque n'est déjà plus qu'une ombre, quand il a posé un pied sur le sable, elle a disparu.

 

 












 

A qui demandera si la Barque des Morts aborde toujours à la Baie des Trépassés, aucune voix n'osera répondre. Aucun pêcheur du Cap-Sizun n'a jamais avoué qu'il avait fait le passage. Celui qui est choisi pour cet office vit désormais en étranger parmi ses frères en attendant qu'il devienne l'Ankou marin.

 

 











En cliquant sur l'image ci-dessous, vous allez être dirigé vers le site "Les Ligneurs du Raz de Sein", à voir absolument.







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Samedi 27 décembre 2008 6 27 /12 /2008 17:43

A la Pointe de Brézellec, juste au-dessus du port-abri déserté par les barques de pêche en hiver, Une crèche de Noël fait face à la mer. Plutôt un petit village, que certains nomment "Bethléem sur mer". Son créateur ? C'est Yves Pennamen, de Laoual en Plogoff, le village des irréductibles, qui s'occupe de ce petit lopin de terre, son jardin, comme il dit. Et pour accompagner ces quelques photos, un petit conte breton de Noël, un peu triste, mais plein du bon sens. Son auteur ? Pierre Jackez Hélias, comme bien souvent.

 

Ci-dessous, Brézellec en été :

 

 





 

 

 


Et aujourd'hui, 27 décembre 2008, par fort vent de Nord Est, toutes les barques sont rentrées :


 

 

 




 


 


LE GRAIN DE FOLIE

 

 

 

 




 

 


 

Il y avait une fois, quelque part en Bretagne, un petit garçon qui ne riait jamais. Ne me dites pas que ce n'est pas vrai. C'est Joz Scuiller, de la paroisse de Tréguennec, qui m'a conté son histoire. Si l'on me donnait à choisir entre une seule parole de Joz Scuiller et les charretées de papier noirci qui sont conservées, à Quimper, dans la grande maison des archives, je mettrais le feu à toute cette encre. Ne me demandez pas non plus où habitait le petit garçon. Il habitait partout où l'on parle breton. Vous êtes contents, maintenant !

 

 

 

 


 

 

 

 


 

Il ne savait pas rire au soleil d'avril, aux fleurs qui s'ouvrent sur l'aubépine, à son image dans la fontaine, au chat qui joue avec une mèche de chanvre, à l'écume de la mer dans les galets. Aux grimaces des hommes non plus il ne riait pas. Il n'avait pas ri, dans son berceau, quand il avait fait connaissance avec son pied nu. Il ne savait même pas rire à sa mère. Pourtant, la pauvre femme avait fait les sept possibles pour lui apprendre.

 

 

 


 


 

 


 

Cent fois, elle avait conté les tours du lièvre qui broute dans le petit pré du creux de la main et qui échappe aux cinq doigts pour se réfugier dans le nombril de l'enfant. Mais l'enfant ne riait même pas quand on lui chatouillait le nombril. Il regardait sérieusement sa mère. On voyait, dans ses yeux, beaucoup d'affection pour elle, mais encore plus d'indulgence. Elle n'avait pas vu sortir sa première dent. Quant à son père, il n'osait pas lever les yeux sur lui. Il se croyait devant un juge.

 

 

 

 


 


 

 


 

L'enfant trop sage n'avait pas d'amis. Les joueurs de marelle, les lanceurs de toupie, les coupeurs de sifflets, les manieurs de frondes, les patrouilleurs de campagne qui avaient son âge l'appelaient le Korrigan parce qu'il y avait en lui une âme de vieux avant même qu'il eût hissé ses premières braies. Personne ne l'avait jamais vu courir. Il passait son temps à s'occuper d'un oiseau qu'il avait mis en cage. Ce n'était pas pour se réjouir de ses ébats ni de son chant, mais pour le garder à l'abri des rapaces, des chats et de l'hiver. Il le nourrissait avec soin, lui tenait conversation quand ils étaient seuls, lui reprochait sa tête folle quand il se cognait aux barreaux.

 

 

 


 


 

 


 

Tous les ans, à la fin de l'automne, il élevait la voix pour demander à son père de ramasser tous les oiseaux des champs dans la maison avant les grands froids. Il avait le coeur bon, mais il ne pensait pas à la liberté des bêtes. Il faut savoir rire de naissance pour avoir des idées pareilles. Il ne savait pas.

 

 

 





 

 


 

Une année, aux approches de Noël, sa mère s'en fut à Plonéour pour livrer la dentelle qu'elle faisait de nuit aux dépens de ses yeux. Sur la place, il y avait une boutique de bonbons qui vendait aussi des oranges. La pauvre femme en aurait bien acheté une pour son fils, mais l'aurait‑il mangée, ce petit moine !

 

 






 

 


 

Elle s'en allait en soupirant quand la marchande, une femme inconnue sous une coiffe étrange, lui dit d'une voix douce : « Pour votre fils, Marie‑Jeanne, il faudrait un grain de folie ». Elle offrait une sorte de noisette grise, enfilée dans un lacet : « Vous la lui mettrez au cou, sous la chemise. Et qu'il la garde sept ans ! ». La mère prit l'objet et fouilla dans sa jupe pour tirer sa bourse. Quand elle releva les yeux, il n'y avait plus rien devant elle, plus rien que la pierre du pilori qui s'y trouve toujours.

 

 

 

 





 


 

Si grande était la joie de Marie‑Jeanne qu'elle ne chercha pas plus loin. Vous et moi, nous aurions ouvert notre gorge au soleil pour mieux nous étonner. Mais nous n’avons pas mis sur terre un enfant qui ne sait pas rire.

 

 

 


 






 

C'est ainsi que le petit garçon, au matin de Noël, trouva dans son sabot la graine couleur de cendre. A peine l'eut‑il passée à son cou et réchauffée un moment sur sa poitrine qu'on le vit changer de visage. Et soudain, pour la première fois, on entendit son rire. Il se mit à tourner, à sauter, à danser sur l'aire de sa maison en débitant toutes les comptines qu'il avait entendues depuis sa naissance sans lever un sourcil ni montrer une dent. Il bondit sur le dos de son père qu'il fit trotter comme un cheval de manège en riant aux éclats. Il défit, pour s'amuser, le lacet de coiffe de sa mère qui manqua étouffer de joie. Et il riait toujours. A la fin, il se jeta dehors et rassembla tous les gamins du quartier pour une partie de colin‑maillard. Quand il rentra, le soir, il avait déchiré ses braies en montant aux arbres. Avant de se coucher, il ouvrit la cage et libéra son oiseau. La nuit, on l'entendit rire et siffler dans son sommeil. Dehors, la neige s'était mise à tomber.

 

 

 


 



 



 

Le lendemain, quand il se réveilla, le nouveau luron engloutit sa soupe au café et sortit pour courir l'aventure. Or, en traversant le verger, il trouva son oiseau tout raidi de froid sur une branche morte. L'enfant avait bien changé depuis la veille, mais il était demeuré bon, la graine de folie n'y pouvait rien. Il déboutonna sa chemise et mit l'oiseau contre sa peau pour le dégourdir. La petite bête revint à la vie et, comme elle avait grand'faim, elle dévora la graine couleur de cendre qui était à portée de son bec, suspendue au lacet. Puis elle s'envola pendant que l'enfant sentait retomber sur ses épaules le poids de la sagesse.

 

 

 

 





 


 

 

 Il rentra chez lui. Dehors, ses camarades l'appelaient à grands cris, à grands coups de sifflets. Il ne les entendait plus. Les yeux secs, il méditait devant la cage vide. Alors, il entendit un froissement d'ailes. L'oiseau était revenu. Il se glissa de lui‑même dans sa cage et ne bougea plus. Il avait l'air vieux. Voilà ce que la graine couleur de cendre avait fait de lui. La folie des hommes, c'est la sagesse des oiseaux et, quand un oiseau devient sage, il ne veut plus de sa liberté. Le petit homme et la petite bête se regardèrent longtemps. Ils ne savaient plus ni rire ni siffler. Ils avaient pourtant su.



Quand la mère rentra des champs, elle les trouva morts tous les deux.

 

 

 

 






 

 


 

Ci-dessous, Yves Pennamen :


 

 



 

 

 


A tous les visiteurs de mon blog, tous mes voeux de bonheur et de santé pour l'année 2009.


 

 





Coucher de soleil sur l'île de Sein.

 

 

 






 

 


Par Erwan - Publié dans : Légendes bretonnes - Communauté : Photos de Bretagne
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Mardi 23 septembre 2008 2 23 /09 /2008 10:00

Retour sur le fête du goémon à Esquibien. Outre les activités déjà décrites dans les deux articles précédents, les animateurs proposaient également des stands où l'on pouvait admirer des outils anciens, de vieilles machines agricoles, etc.. Il y avait même un maréchal-ferrant en pleine action. Voici donc quelques photos de cet habile ouvrier en plein travail.
Pour accompagner les photos, un petit conte de Pierre Jakez Hélias. Encore lui, me diriez-vous ! Mais ce fut mon prof de français à l'E.N. de Quimper, et c'est ma façon de lui rendre un hommage...posthume.

 

LE CHEVAL DU RECTEUR

 



 


Jean des Loques avait à peine le courage de nourrir ses poux, et encore. Sa femme Jeannette aimait rêver sur une patte, comme la poule au perchoir. Ne vous étonnez donc pas si la Chienne de la Misère avait trouvé sa niche dans leur logis. Et pourtant, le jour de leurs noces, les deux époux étaient à la tête de dix hectares de terres chaudes, deux maisons de paille et une maison d'ardoises. Ils avaient vendu la terre par morceaux, vendu les deux maisons de paille, et maintenant les ardoises de la dernière pleuvaient sur le seuil quand le vent soufflait. Jean résolut de s'établir voleur.

 

 



 


 Un soir, notre homme revint chez lui, tirant un cheval au bout d'une corde. Quand elle vit l'animal, Jeannette fut épouvantée :

- Comment, malheureux, vous n'avez trouvé rien d'autre à voler !

‑ Hé quoi ! N'est‑ce pas une bonne bête ! Je l'ai recueillie dans les collines. Elle était seule, sans père ni mère autour d'elle. Dans quelques jours, c'est la grande foire de la Mi‑Avril. Je la vendrai pour une bonne poignée d'écus à quelque maquignon d'Espagne. Vous pourrez mettre un soupçon de viande dans le pain noir de la soupe.

 

 



 

Mais Jeannette s'était assise, toute pâle, sur un escabeau :

‑ Je connais ce cheval. C'est celui de monsieur le Recteur. Imbécile que vous êtes ! Il y a peut-­être plus de cent chevaux dans ce pays et vous avez trouvé le moyen de dérober le seul qui ne trompera personne. A cette heure, toute la paroisse vous court après.

 


 

 


 

Quand il entendit ces paroles, Jean reçut un bon coup. Mais c'était un homme de décision.

‑ Ce qui est fait est fait. J'arriverai bien à le vendre, même si je dois lui enlever la peau tout au long de l'échine pour lui en mettre une autre. Ouvrez l'écurie et trouvez‑moi une bouchée de foin dans la crèche ! Demain, c'est dimanche. Vous irez à la grand'messe et vous écouterez bien le sermon du Recteur.

 

 



 

 

Le lendemain, Jeannette revint du bourg toute blême d'émotion et ses cheveux tremblaient sous sa coiffe :

‑ Cette fois, nous sommes damnés tous les deux. Je ne sais pas ce qui va arriver encore, mais l'enfer nous attend

‑ Laissez tiédir l'enfer et racontez‑moi le sermon !

‑ Hé bien, monsieur le Recteur est monté en chaire et il était en grande fureur, le saint homme : « On m'a volé mon cheval, cria‑t‑il d'une voix à faire trembler les voûtes. Il s'est trouvé quelqu'un d'assez malhonnête et dénué de vergogne pour démonter le pasteur de cette paroisse. C'est bon. Je ferai ma pénitence en parcourant le pays à pied par tous les temps. Mais écoutez‑moi bien ! Puisqu'on m'a volé mon cheval, J’AI PRIS MA DECISION ! Oui, et s'il y a parmi vous quelqu'un dont la cons­cience n'est pas en paix, que celui‑là sache bien que J'AI PRIS MA DECISION ». Il l'a répété cinq ou six fois. Et à la dernière, il a déchargé un tel coup de poing sur la tablette de la chaire que son livre de messe est tombé sur les genoux de Jeanne Le Roux, assise contre le pilier, comme d'habitude, parce que ses oreilles la boudent. Et voilà. Nous serons sûrement perdus avant peu.

 

 

 


 

 

Et la pauvre femme répandait ses larmes dans son tablier du dimanche. Jean des Loques se trouva grandement gêné. Il s'en fut à l'écurie. Le cheval le regarda avec un oeil d'homme et se mit à rire. Pendant la nuit suivante, ni le voleur ni sa femme ne purent dormir. Ils entendaient la voix énorme du Recteur dans l'église : J'AI PRIS MA DECISION. Et le cheval, derrière le mur, frappait sans cesse du sabot des mea culpa.

 

 

 


 

 

A la prime aube, le Recteur entendit cogner à sa porte, Quand il ouvrit, il vit Jean des Loques embarrassé d'une corde au bout de laquelle hennissait un cheval

‑ Bonjour, monsieur le Recteur. Justement hier soir, j'ai trouvé ce cheval qui galopait follement dans les collines. Sans doute avait‑il un taon sous la queue qui lui menait la vie dure. J'ai eu bien du mal à lui mettre la main sur la crinière. Quand je l'ai ramené à la maison, ma femme Jeannette, qui avait été à la grand'messe, m'apprit que vous aviez perdu le vôtre. Alors, je vous le ramène

 


 


 

 

‑ Mais, mon cher Jean, ce n'est peut‑être pas le mien

‑ Si, si, Monsieur le Recteur, cet animal ne peut être à personne d'autre. On raconte, dans le pays, que votre cheval sait le latin. Et celui‑ci m'a l'air de le savoir aussi

‑ Tiens ! Vous l'avez entendu parler ?

‑ Pas tout‑à‑fait. Mais je sais bien que, si ce cheval se mettait à parler, c'est du latin qui en sortirait, et non pas du breton. Je l'ai à moitié entendu

‑ A moitié entendu ! Alors ne vous étonnez pas. Une moitié de breton, cela ressemble assez à une moitié de latin. Laissez‑le entrer. On verra bien s'il trouve son écurie.

 

 

 


 

 

Il la trouva tout de suite, et sa mangeoire aussi. Le Recteur invita Jean des Loques à manger un morceau et à mouiller le morceau d'une gorgée. Mais Jean avait beau faire, le morceau ne descendait pas franc.

‑ Dites‑moi, Jean, vous n'avez pas l'air d'être à l'aise dans votre peau

‑ Si, si, monsieur le Recteur, seulement il y a une chose que je voudrais savoir de vous

‑ Quoi donc !

‑ A la grand'messe, vous avez dit : on m'a volé mon cheval, mais écoutez bien : J'AI PRIS MA DECISION. Et vous avez répété, cinq ou six fois : J'AI PRIS MA DECISION. Quelle décision aviez‑vous prise, monsieur le Recteur ?

 

 



 

 

Le Recteur sourit. « Quelle décision ? Il n'y en avait qu'une à prendre, mon pauvre homme : vendre la selle et la bride, puisque je n'avais plus de cheval ».

Croyez‑moi si vous voulez, mais Jean des Loques est devenu un laboureur convenable. Ce qui a étonné tout le monde, sauf le Recteur de la paroisse et peut‑être son cheval.

 

 



 


 

 

 

 


 

Par Erwan - Publié dans : Légendes bretonnes - Communauté : Les Bretons sont dans la place
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Mercredi 17 septembre 2008 3 17 /09 /2008 17:19

C’est une histoire vieille comme le temps, l’histoire d’une voile que l’on oublie de changer.  Entre la voile noire et la voile blanche, le destin frappe. Déjà chez les Grecs, Thésée, pour mettre fin au tribut exigé chaque année par le roi de Crète Minos (7 jeunes filles et 7 jeunes hommes), se porte volontaire pour être envoyé en pâture au Minotaure, qu’il finit par tuer. Tout à la joie de son retour, il oublie de changer la voile noire de son bateau contre une voile blanche. Désespéré à la vue de ce qu’il interprète comme la mort de son fils, Egée, le roi d’Athènes, se jette dans les flots de la mer qui depuis porte son nom.

Au Moyen Age, c’est Thomas d’Angleterre, poète à la cour d’Aliénor d’Aquitaine, qui reprend le flambeau avec la légende celtique de Tristan et Iseut. Légende que l’on retrouve ci-dessous, raconté à la mode de Bretagne par Pierre Jakez Hélias, sur des photos prises à Penmarc’h.

 

 



 

 

YSEULT AUX BLANCHES MAINS

 


Sachez que c'est en Petite‑Bretagne, et nulle part ailleurs, que mourut l'amant incomparable, Tristan de Loonois, le visage tourné vers la mer.

 

 


 


Par honneur, il s'était durement départi de son amie douce, Yseult la blonde. Au château de Carhaix, dans la chambre haute, il trouva la fille du duc Hoël, la jouvencelle au corps gent, qui chantait une chanson de toile en brodant à fils d'or de ses blanches mains. Elle avait nom Yseult, sachez‑le, et Tristan la prit à femme pour l'amour de ce nom. Mais c'était l'autre Yseult qu'il avait au coeur. Et ce fut félonie.

 

 

 

 


 


Or, il advint qu'un jour, guerroyant contre le baron Bedalis, il fut navré d'un coup de lance dont il ne cessa de languir. Quand il sut que la vie le quittait, il désira revoir Yseult la blonde. Il manda Kaerden le preux, son beau­-frère, lui fit appareiller sa nef pour aller la quérir en Cornouailles d'outre‑mer. Ils convinrent que si Kaerden ramenait la reine Yseult, il cinglerait à voile blanche, à voile noire s'il revenait seul.

 

 

 

 


 

Yseult aux blanches mains a surpris le secret de Tristan. De douleur, elle se pâme. Tant elle aime son époux qu'elle ne saurait souffrir nulle autre auprès de lui jusqu'à la mort. La graine amère de la vengeance pousse racines dans son sein. Qui lui ferait grief ?

 

 

 

 


 


Tristan s'est fait porter sur les rochers de Penmarc'h qui est le port de Carhaix, dit le conte. Si vous ne croyez pas ce qui est dans les contes, vous n'êtes point prudhommes. Tristan ne vit que d'attente. Ses yeux ne quittent pas l'horizon de mer.

 

 

 

 


 


Mais l'orage tourmente au large la nef de Kaerden qui vire et louvoie d'amont en aval. Tristan défaille, la mort est proche. On le ramène à son manoir. Yseult, sa femme, est sur le rocher quand apparaît la voile blanche.

 

 

 


 

 

‑ Doux ami, la nef de Kaerden arrive au port. Elle vous apporte la guérison.

‑ Dites‑moi, dame, de quelle couleur est la voile ?

‑ Beau sire, la voile est toute noire, dit la dame jalouse.

 

 

 


 

 

Tristan se tourne vers le mur. Par trois fois, il soupire le nom d'Yseult et libère son âme. En vain, l'épouse aux blanches mains l'accole et le baise. C'en est fait de lui.

 

 

 

 


 

La blonde Yseult, la reine, débarque au port de Penmarc'h quand les cloches des moutiers sonnent le glas. Elle s'émerveille du grand deuil qui règne par les rues.

 

 

 


 


On lui dit que le preux Tristan n'est plus. Alors elle monte au palais, aussi vite qu'elle sait, les coiffes pendantes, la guimpe dérangée. Elle écarte l'autre Yseult du linceul, découvre la face de Tristan, lui baise la bouche et s'étend contre lui, corps à corps. A l'instant, elle meurt, pour l'amour de son ami.


 

 


 

Mais l'autre Yseult est morte aussi, pour la même douleur.

Je vous dirai que les goémons fauves de Penmarc'h sont gonflés de larmes et pleurent dans la mer. Ce n'est point pour la passion de Tristan et d'Yseult la blonde, dont les tombeaux de béryl et de calcédoine sont réunis par la tige vivace d'une ronce, à Tingatel. C'est pour le crève‑coeur de l'autre Yseult, la Bretonne aux blanches mains, Yseult la simple et la belle, morte d'amour solitaire entre Penmarc'h et Carhaix, et qui repose, solitaire, dans sa tombe inconnue.

 

 


 


 

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Lundi 1 septembre 2008 1 01 /09 /2008 10:40

Voici une autre légende bretonne racontée par Pierre Jakez Hélias :

Filoppen de la Palud.




 

Entre la Torche et Penhors, il y a une levée de galets qui sépare la grève de la palud infertile.

 


 

 

Entre Penhors et Canté, il y a des bancs de rochers briseurs, couchés au pied des falaises. C'était là, jadis, le domaine de Filopenn, le grand sauvage qui logeait le diable dans sa tête.

 

 


 

 


Une pièce d'homme, je vous le dis, puissant et rugueux comme un arbre de chêne, et plus près de la bête que du chrétien. Sous le porche de l'église de Tréguennec, marmot sans père ni mère ni parenté, il avait surgi de nulle part, m'est avis.

 


 

 

 

Sur la palud, il s'était bâti une logette de pierres sèches et de bois d'épaves.

 

 


 

 


Nuit et jour, entre la Torche et Canté, il errait avec son croc, dont il fouillait les creux des roches pour se nourrir, gesticulant, poussant d'énormes cris pour annoncer son approche et faire le vide autour de lui. Il n'était pas méchant.

 

 



 

 


 

 


Une fois seulement, un jour de pardon, il était venu à la lutte contre Yann‑Bras de Scaër et l'avait étouffé dans ses bras. Ce fut parce qu'il n'était pas maître de sa force.

Une nuit, une barque sans nom et d'une étrange forme vint se crever sur les rochers.

 

 

 



 
 

Au matin, Filopenn glanait les épaves quand il vit sortir de l'eau, devant Penhors, une fille en haillons. Elle fit quelques pas sur le sable, flaira sans doute une présence proche et courut se remettre à la mer. Filopenn marcha jusqu'à la rencontre des traces laissées par la fille et revint lentement dans sa tanière, en appuyant soigneusement ses pieds nus pour marquer leur empreinte. Ayant fait le chemin, il attendit, confiant.

 

 



 

 

Peu de temps après, la nageuse, épuisée, s'écroulait devant lui sur la couche de varech.

Ils vécurent ensemble, depuis lors. Deux silhouettes farouches coururent les grèves.

 

 



 

Aux cris rauques de Filopenn, répondait un cri plus clair et plus perçant. Elle passait des heures à jouer dans les vagues et, même au coeur de l'hiver, on la vit plonger dans l'écume du Rocher Roux. Les gens de la palud l'appelaient la Fille de l'Eau Salée.

 

 



 

   

Jusqu'au jour où ils disparurent tous les deux. Il se passa bien du temps avant que quelqu'un s'aventurât vers la cabane de Filopenn, pour voir. Et là, il découvrit la fille, morte sur le varech et d'une effrayante maigreur. Auprès d'elle, accoté au mur de pierres sèches, Filopenn lui tenait les deux mains. Il était mort aussi, mais depuis un instant. Son monstrueux visage était encore verni de larmes.

 

 


 

 

On les enterra dans l'enclos d'une chapelle de la palud, on ne sait plus laquelle.

 

 


 

 


Ce que l'on sait bien, c'est que, le lendemain, le corps de la fille était retrouvé à même le sol. On l'enfouit dans un trou plus profond. Elle revint à la surface. Alors, quelque sage du lieu proposa de porter sur la grève la Fille de l'Eau Salée, ce qui fut fait.

 

 

 




La mer prit aussitôt le corps et plus jamais ne l'a rendu.

 

 

 


 

 

Le grand cadavre de Filopenn repose en terre maigre, entre la Torche et Canté. Sans doute s'y trouve‑t‑il à son aise car il n'a pas essayé d'en sortir. Il faut croire qu'il était de sang breton. Quant à elle, m'est avis que je ne dois pas en dire un mot de plus. Je ne suis qu'un pauvre homme de la palud.

 

 

 

 

 

 

 


 


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Mercredi 30 juillet 2008 3 30 /07 /2008 14:25
Et maintenant, il tourne !



Cet article est une suite à l'article précédent dont vous pouvez voir les photos en cliquant sur l'Hermine ci-dessous :



On ne peut que saluer le formidable travail réalisé par "L'Association des Amis du Moulin de Kériolet" qui a réussi à remettre en état de marche un moulin promis à la ruine voire à la destruction.






Voici le cours d'eau qui allimente le moulin :






















Quelques photos de l'intérieur du moulin, et pour les accompagner, une petite légende bretonne :


LE MOULIN DES KORRIGANS

 

 


Il y avait un immense moulin, la meule de pierre avait été taillée par les nains en des âges oubliés dans une montagne entière et il aurait fallu trois jours à un humain pour en faire le tour en courant...

 


 


 


Au sommet du moulin, des files ininterrompues de petits êtres étranges apportaient des sacs de grains et les vidaient par les multiples ouvertures.Certains avaient de très grands yeux, d'autres de très grandes oreilles, d'autres de très grands nez, d'autres de très grandes bouches et d'autres encore de très grandes mains...

 


 

 

 


Et tous, très affairés, faisaient couler les grains vers la gigantesque meule de pierre en un flot ininterrompu, de jour et de nuit...


 

 

 

 


Mais à mi chemin, un voleur très malin et très ingénieux détournait toutes ces récoltes à son profit.

 


 
 

 

 


Oh, il n'en faisait rien, il se contentait d'accumuler et d'accumuler encore. La qualité ne l'intéressait pas, il ne se préoccupait que de quantité...

 


 


 

Les petits êtres étranges étaient inconscients de ce voleur et continuaient leur travail sans jamais se lasser...

 

 

 


Mais parfois, rarement, un seul grain échappait au voleur et tombait là bas tout au fond, sur l'immense roue de pierre qui tournait, tournait sans jamais s'arrêter.

 

 



Elle pouvait alors faire son travail sur ce minuscule grain et il était moulu...

 

 


 

Alors, un être humain, quelque part disait :

 

 


 

Oh ! Je viens d'avoir une intuition !

 









Comme vous le voyez ci-dessus, il reste encore du grain à moudre !
Vous pouvez acheter au moulin une excellente farine pour faire des crêtes ou des tartes.


Le lien ci-dessous vous conduira au site de l'Association.






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