Légendes bretonnes

Vendredi 23 décembre 2011 5 23 /12 /Déc /2011 10:43

La souche de Noël

 

 

Les gens du pays l'appelaient Ni. Elle avait eu un autre nom, mais il serait perdu en route, au fur et à mesure qu'elle escortait au cimetière les membres de sa famille et, à chaque fois, il se perdait un peu plus. Voilà qu'ils étaient tous partis piquer des poireaux à Saint-Nic, façon de dire qu'ils étaient morts jusqu'au dernier.

 

 

 

D01

 

 

 

Maintenant, la femme restait seule dans sa maison avec sa vache et son tricot. La vache lui tenait chaud, n'étant séparée d'elle que par une cloison à mi-hauteur.

 

 

 

D02

 

 

 

Le tricot lui servait à venir à bout de ses journées, rien de plus. Elle n'en tirait ni bas, ni gilet, ni châle, ni écharpe, rien que des choses informes à défaire aussitôt avant de les recommencer. Jamais elle n'ouvrait la bouche la première. Quand on lui adressait la parole, elle faisait toujours la même réponse : "Ni rien".

"Le temps est beau, n'est-ce pas!

- Ni rien.

Vous allez au bourg ?

- Ni rien."

 

 

 

D03

 

 

 

Si elle avait d'autres ni dans la tête, personne n'en a jamais rien su. Mais ce Ni lui était resté. Son nom de baptême était Marie-Josèphe et ses parents s'appelaient Sauveur. Si je vous le dis, c'est parce que c'est marqué sur le registre de la mairie.

 

 

 

D04BaieTrépassés

 

 

 

Le chemin creux qui menait à sa maison était bordé de deux grands talus sur lesquels se dressaient à la file, de place en place, des têtards de chêne. Chaque année, à la fin de l'hiver, Ni déracinait l'un deux pour le mettre à sécher dans l'appentis.

 

 

 

D05

 

 

 

La nuit de Noël venue, elle le faisait rouler dans le foyer, sur une couche de bois menu et d'aiguilles de pin. Elle y mettait le feu mais se gardait  bien de laisser le morceau de chêne brûler trop longtemps.

 

 

 

D06

 

 

 

La souche de Noël, en vérité, passait pour éloigner la foudre. On la choisissait de bonne taille pour pouvoir la garder tout au long de l'année. Chaque fois qu'éclatait un orage, on s'empressait de la rallumer et l'on était sûr d'éviter tout mal. Et maintenant, vous savez à quel propos cette Ni avait le cœur faible : elle redoutait beaucoup le feu du ciel.

 

 

 

D07

 

 

 

Or, une veille de Noël, la femme se trouvait dans son champ avec sa vache et son tricot. II était à peine 4 heures de l'après-midi. Soudain, la nuit tomba autour d'elle, ses aiguilles jetèrent des éclairs bleus.

 

 

 

D08PorsPoulhan

 

 

 

Et Ni de laisser choir son tricot dans l'herbe, d'arracher le pieu qui attachait sa vache au pré, d'enrouler la corde et de chasser la pauvre bête vers la maison à force de clameurs.

 

 

 

D09Penhors

 

 

 

Un éclair fendit le ciel sur la gauche. La femme se boucha les oreilles avec les poings. Mais le bruit du tonnerre la traversa de pied en cap. Heureusement, elle n'était pas loin de sa maison. Elle y poussa sa vache et courut au foyer. Elle avait disposé d'avance, pour la nuit à venir, la souche de Noël sur un lit de petit bois.

 

 

 

D10PhareMillet

 

 

 

Ni se hâta de frotter une allumette, mais le petit bois refusa de prendre feu. Il avait plu le matin et, en raison de la direction des vents, la cheminée avait pris de l'eau.

 

 

 

D11

 

 

 

L'orage se déchaîna, épouvantable. La maison tremblait d'un bout à l'autre sous les coups de tonnerre. Ni avait beau arranger le bois de son mieux, présenter ses allumettes de tous les côtés, rien à faire pour enflammer la souche de Noël.

 

 

 

D12StTugen

 

 

 

Soudain, la foudre s'abattit sur la cheminée. Le pignon de la maison se trouva fendu de haut en bas par une lézarde aussi large qu'une main, si bien qu'on voyait, à travers elle, fumer le verger comme l'enfer.

 

 

 

D13PorsPoulhan

 

 

 

Quelque part, un chien aboyait à la mort. La tête perdue, Ni s'efforçait toujours d'allumer le feu. A la fin, la flamme pris dans le petit bois et se mit à lécher la souche. Et alors, croyez-moi si vous voulez, la lézarde se referma bellement et l'orage tomba jusqu'à rien.

 

 

 

D14

 

 

 

Pour une fois, Ni trouva bon de parler pour conter le miracle. Après quoi, elle devint aussi avare qu'avant de ses paroles.  Mais elle avait changé sa réponse :

"Il fait beau, n'est-ce pas ?

– Ni le tonnerre.

Vous allez au bourg ?

- Ni le tonnerre."

 

Ni Le Tonnerre, voilà le nom qui lui resta jusqu'à la fin.

 

 

Pierre Jakez Hélias

(Les autres et les miens)

 

 

 

D15PtDuVan

 

 

 

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Dimanche 31 juillet 2011 7 31 /07 /Juil /2011 15:32

 

Comme tous les ans à la fin du mois de juillet, la fête du goémon se déroule dans le cadre magnifique du site de Kernod à Esquibien. Une façon de perpétuer une des activités du siècle dernier, comme le décrit Pierre Jakez Hélias dans le texte suivant :

 

 

 

Goemon01

 

 


 

 

Goemon02

 

 


 

 

Goemon03

 

 

 

Le mois de septembre a passé, voilà octobre en marche. On s'occupe à ouvrir la terre pour semer le grain dans le même temps que les oiseaux font leur mue. Naguère, en cette période, j'allais voir les fours à brûler le goémon qui dégageaient leur fumée tout au long de la côte, depuis Penhors…

 

 

 

Goemon04

 

 

 

… jusqu'à Audierne.

 

 

 

Goemon05

 

 

 

Une fumée épaisse, lourde, jaunâtre, qui se répandait à ras de terre sur les campagnes nues, s'effilochait si bien sous le vent qu'il n'en restait que quelques écharpes claires dans les vallons.

 

 

 

Goemon06

 

 

 

Mais jusqu'au bourg, à une heure plus loin, les travailleurs des champs levaient l'échine, de temps en temps, se tournaient vers l'ouest et ouvraient leurs narines aux senteurs puissantes de la mer. Chacun se trouvait ragaillardi dans sa peau, prêt à traverser la mauvaise saison sans précipiter le souffle. Le brûlage du goémon était une sorte de fête, des feux de la Saint‑Jean pour célébrer l'automne.

 

 

 

Goemon07

 

 

 

Hélas ! Septembre a passé, octobre est en marche, il n'y a pas le moindre feu sur les côtes d'Audierne, il n'y a que le vent humide qui s'élève par à‑coups, trop faible encore pour siffler, assez fort pour nourrir le regret de l'été.

 

 

 

Goemon08

 

 

 

Goémons. Je vois encore les femmes de mon pays entrer dans la mer, en robes, deux à deux, repoussant la vague de toute la force de leur corps bandé. Entre elles, une sorte de civière pareille à une échelle.

 

 

 

Goemon09

 

 

 

Avec la fourche et le râteau, elles ramassaient les haillons roux, butin de la tempête sur les récifs. On aurait dit des cuisinières soigneuses, occupées à écumer une énorme soupe à l'oignon. Quelle étonnante moisson qui n'était précédée d'aucune semaille !

 

 

 

Goemon010

 

 


 

 

Goemon011

 

 

 


 

Goemon012

 

 

 

Ensuite, il fallait monter le goémon sur la falaise, l'étaler sur l'herbe courte pour le faire sécher. Je vois encore la palud de Penhors couverte de varech, à l'exception d'une surface, autour du port, qui était spécialement réservée aux filets. On ne pouvait traverser, pour gagner la grève, qu'en prenant un sentier de lièvre qui menait à une échancrure de la falaise où suintait une fontaine d'eau douce.

 

 

 

Goemon013

 

 

 

Plus tard, le goémon sec était mis en tas autour des fours. Ces derniers sont creusés tout à fait au bord, en surplomb de la grève et dans les lieux les plus élevés pour bénéficier du plus de vent possible. On peut les y voir encore, bien qu'ils soient parfaitement abandonnés. Des sortes de fosses pour enterrer, au ras du sol, des corps d'hommes un peu trop longs de taille, un peu trop étroits d'épaules.

 

 

 

Goemon014

 

 


 

 

Goemon015

 

 

 


 

Goemon016

 

 

 

L'intérieur en est revêtu de pierres plates. C'est là que j'ai lu, adolescent, les Trois Mousquetaires et une brassée d'autres livres, étendu à l'abri comme un chevalier gisant du Moyen Age, immobile dans mon lit de pierre, pendant que sifflaient autour de moi les vents sauvages sans parvenir seulement à faire trembler les pages.

 

 

 

Goemon017

 

 

 

De temps à autre, je voyais un pêcheur venir se planter au‑dessus de moi. Ses sabots de bois, tout près de mon nez, semblaient des vaisseaux de haut bord et sa figure, tout là‑haut, était mangée par son menton : « Hé bien ! Mon gars, vous avez trouvé un siège solide », disait l'homme. Et moi, en plaisantant : « Je ne sais pas trop bien. Les pieds sont pourris. » Il s'éloignait en riant. Hélas ! C'était vrai. Tous les hivers, la mer déchaînée avalait un pan de falaise et le four à goémon par‑dessus le marché.

 

 

 

Goemon018

 

 

 

Le temps du brûlage venu, les goémoniers compartimentaient le four avec des pierres plates, chaque compartiment aux dimensions d'un pain de dix livres. On remplissait avec des fourchées de goémon et on mettait le feu.

 

 

 

Goemon019

 

 

 

Venait alors le plus dur du travail. Il fallait alimenter le feu sans cesse, le tenir en surveillance pour l'empêcher de flamber, tourner le goémon pour désenfumer le tas, composer la pâte qui bouillait au fond et qui ferait le pain de soude, une fois refroidie.

 

 

 

Goemon020

 

 


 

 

Goemon021

 

 

 


 

Le plaisir était le lot des enfants, toujours attirés par la fête du goémon. Ils gobaient la fumée en sautant par‑dessus la fosse, les yeux fermés, la bouche ouverte. Mais les hommes peinaient dur à tasser au pifon cette bouillie qui durcirait au cours de la nuit. A l'aube, toujours avec le pifon, cinq ou six pains de soude seront dégagés et sortis du four. Il faut se garder de les casser. Ce serait montrer à l'acheteur qu'ils n'ont pas été bien faits. Un camion viendra charger les pains pour les emmener à l'usine. Aujourd'hui, ce même camion ramasse le goémon sec et l'usine fait le reste. On ne brûle plus sur les côtes.

 

 

 

Goemon027

 

 


 

 

Goemon028

 

 

 

Quand nous étions enfants, nous récoltions des crabes, des berniques et des bigorneaux pour les faire cuire sur le feu de soude. Ils mijotaient dans une boîte de fer‑blanc remplie d'eau de mer, au sein d'une lourde fumée qui les imprégnait d'un goût Mode. C'était meilleur que le dîner de la maison, cent fois meilleur.

 

 

 

Goemon026

 

 

 

Souvent aussi, dans la soirée, les paysans, qui avaient travaillé tout au long du jour dans les champs proches, venaient cuire de pleines casserolées de pommes de terre dans leur peau sur les fours vifs. Les deux nourritures, celle de la mer et celle de la terre, étaient partagées entre tous. Je n'ai rien mangé de meilleur, depuis, à la table des grands de ce monde.

 

 

 

Pierre Jakez Hélias :

"Goémons" tiré du livre "Les autres et les miens". 

 

 

 

Goemon030

 

 

 

 

Avec la participation du groupe celtique de Querrien (commune de la région de Quimperlé).

 

 

 

Goemon022

 

 

 


 

Goemon023

 

 

 


 

Goemon024

 

 

 


 

Goemon029

 

 

Des précisions "plus techniques" sur le ramassage du goémon dans l'article suivant :

 

http://0z.fr/nbKvQ

 

 

 

Goemon025

 

 

 

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Lundi 25 juillet 2011 1 25 /07 /Juil /2011 10:41

Ci-dessous un petit texte de Pierre Mac Orlan(*) tiré de son roman "A bord de l'Etoile Matutine". Une petite histoire de pilleurs d'épaves que Mac Orlan appelle "naufrageurs", mais il semble que ses personnages ressemblent davantage à des pilleurs d'épaves qu'à des naufrageurs.

 

 

"Mon père exerçait la profession de naufrageur et c'est lui qui m'enseigna les rudiments de son métier. Nous habitions une maisonnette assez simple en forme de crabe, à moitié enfouie dans les roches, au bord de la mer, à l'extrême pointe de la Bretagne.

 

 

 

Naufrageur01

 

 

 

Notre métier consistait à recueillir les épaves que la mer venait déposer dans un petit golfe dont nous connaissions les courants. Des journées entières, alors que les vagues s'amoncelaient pour annoncer la tempête nourricière, nous regardions l'horizon avec de grandes lunettes marines.

 

 

 

Naufrageur02

 

 

 

Comme deux araignées au centre de leur toile, nous guettions le navire infortuné que son mauvais destin conduisait vers le récif de Ker-Goez pour se disloquer dans le gouffre mugissant…

 

 

 

Naufrageur03

 

 

 

Tantôt un tonnelet de rhum roulé par la vague venait s'échouer sur le sable blanc ; c'était encore un canot portant le nom d'un navire anglais, des caisses de biscuits, des vins d'Espagne épais et noirs comme le sang…

 

 

 

Naufrageur04

 

 

 

Notre intérieur que nulle main de femme n'était venue adoucir depuis la mort de ma mère, s'animait singulièrement les soirs de tempête et de beuverie. Les objets pillés qui le composaient vivaient curieusement pour moi, d'autant plus que mon père, rendu loquace sous l'influence de l'alcool, me contait leur histoire en les désignant un à un avec le tuyau de sa pipe.

 

 

 

Naufrageur05

 

 

 

Voici ce buffet, un beau buffet, on ne ferait plus ça de nos jours. Il vient d'un brick "péri" sur la côte des Glénans;

Ce beau coffre sculpté ? Mais je l'ai trouvé avec toi, l'année dernière, devant l'île aux Mouettes. Tu te rappelles le temps qu'il faisait ? La goélette qui nous l'offrit dansait sur l'eau comme un bouchon noir. Quel temps ! La côte n'aime pas les navires qui ne sont pas du pays. Malheur à l'Anglais !

 

 

 

Naufrageur06

 

 

 

Et ça ? dis-je en désignant un misérable berceau d'osier qui servait de niche à notre chienne Diane.

 

 

 

Naufrageur07

 

 

 

Ça ? C'était en 1693. J'ai trouvé l'objet à côté du trou aux crevettes. Encore une goélette qui n'était du pays ! Je dois dire que j'ai trouvé le même jour un tonneau de vin sucré.

 

 

 

Naufrageur08

 

 

 

Un soir de tempête, mon père, fortement excité par le rhum qu'il avait bu, se frottait les mains l'une contre l'autre dans un geste familier par quoi il exprimait son contentement :

"Quel beau métier, mon fils ! Je n'ai même pas besoin de tendre mes filets. La Providence pourvoit à tout. Elle a soin de ses enfants. J'ai vu à six heures un grand trois-mâts avec toutes ses voiles dehors…J'ai idée qu'il a dû serrer de la toile à l'heure qu'il est…"

 

 

 

Naufrageur09

 

 

 

Le vent gémissait sur la lande et j'écoutais mon père. Soudain on frappa à la porte deux coups décidés. Mon père bondit : "C'est la maréchaussée !" Il hésita : "va ouvrir" ordonna-t-il de sa voix calme.

Il cacha la bouteille de rhum et, peu rassuré, j'ouvris la porte. Le vent s'engouffra dans la pièce où pénétra brutalement une odeur d'iode, d'algues, de poisson frais, et un je ne sais quoi de sucré qui sentait la mort.

 

 

 

Naufrageur010

 

 

 

Alors un homme vêtu comme un matelot entra avec la mauvaise odeur. Il était grand et sa chair décomposée était celle d'un mort qui a longtemps séjourné dans l'eau, car son ventre extraordinairement gonflé lui donnait une silhouette burlesque et terrifiante.

Il referma la porte derrière lui et montra son visage rongé aux gencives dénudées, promena ses yeux morts autour de lui, comme quelqu'un qui cherche un objet dont il ne se rappelle plus très bien la place.

 

 

 

Naufrageur011

 

 

 

"Je suis Hans Corck, dit l'homme d'une voix étonnamment faible. Et je viens chercher mon coffre. Il est marqué au fer rouge et à mon nom.

 

 

 

Naufrageur012

 

 

 

Je suis Hans, contremaître à bord du Walrus, et je veux mon coffre, celui que vous m'avez volé. A l'heure qu'il est, je navigue sur le Hollandais-Volant."

 

 

 

Naufrageur013

 

 

 


 

Naufrageur014

 

 

 

Le mort prit le coffre dans ses bras rongés par les poissons, et en se heurtant dans les chambranles, il sortit. Le vent l'emporta.

 

 

 

Naufrageur015

 

 


 

 

Naufrageur016

 

 

 

"Il faut fermer la porte" dit mon père d'une voix gémissante.

Et furieusement, tous les deux nous nous barricadâmes, en poussant tous les meubles contre les fenêtres et la porte closes. Puis mon père se servit du rhum, m'en fit boire et, sans parler, nous attendîmes.

 

 

 

Naufrageur017

 

 

 

Toute la nuit, les morts vinrent frapper à nos fenêtres dont les contrevents claquaient. Nous entendîmes leurs voix naturelles qui réclamaient leurs biens. L'un voulait sa gourde, l'autre son chapeau, et tous déclinaient leur nom et celui de leur bâtiment.

 

 

 

Naufrageur018

 

 

 

A l'aube, le calme revint dans le ciel, sur l'eau et sur la terre. Mon père poussa un grand soupir, et se levant, prit son chapeau.

 

 

 

Naufrageur019

 

 

 

Nous déblayâmes la porte et nous sortîmes. Le ciel et la mer se confondaient. Au loin, il nous sembla distinguer la haute voilure d'un vaisseau de ligne.

"J'aurais dû apporter une longue-vue, dit le père, car voici un navire…"

 

 

 

Naufrageur020

 

 


 

 

Naufrageur021

 

 

 

Il ne put achever : au loin derrière les vagues, nous entendîmes avec horreur la voix d'un petit enfant qui pleurait. Alors, mon père, les mains à ses oreilles, se précipita vers notre demeure ; il en revint bientôt avec le berceau d'osier qu'il jeta à la mer.

 

 

 

Naufrageur022

 

 

 

Et, bien que nous tendîmes tous deux une oreille anxieuse, nous n'entendîmes plus rien".

   
 

Pierre Mac Orlan

"A bord de l'Etoile Matutine"

 

 

 

 

 

Naufrageur023

 

 

 

 

 

(*) Pierre Mac Orlan, Pierre Dumarchey, à Péronne le 26 février 1882 et mort à Saint-Cyr-sur-Morin le 27 juin 1970, est un écrivain français, créateur d'une œuvre imposante : romans, chansons, poésies.

 

 

 

Photo Mac Orlan (source Wikipédia) :

 

 

Pierre Mac Orlan

 

 

 

Pierre Mac Orlan expliqua qu'il avait choisi ce nom en hommage à une grand-mère écossaise, mais l'hypothèse la plus plausible est que ce pseudonyme avait été forgé à partir du nom d'Orléans, où le jeune homme fit ses études secondaires.

 

Mobilisé le 2 août 1914, il fut blessé le 14 septembre 1916, près de Péronne, à quelques kilomètres de son lieu de naissance.

Étendu dans un fossé, il doit d'avoir la vie sauve à un "Joyeux", autrement dit à l'une de ces fortes têtes qui composent les bataillons d'Afrique. Mac Orlan sera éternellement reconnaissant à ces soldats des sections de discipline. Il retourne à la vie civile décoré de la Croix de guerre.

 

 

 

Naufrageur024

 

 

 

En 1950, Pierre Mac Orlan est élu, à l'unanimité, membre de l'Académie Goncourt.

 

Parmi ses œuvres on peut citer :

La Bandera, adapté et réalisé par Julien Duvivier,

Le Quai des brumes, réalisé par Marcel Carné, scénario de Jacques Prévert, met en vedette Jean Gabin, Michel Simon, Michèle Morgan et Pierre Brasseur. C'est un classique du cinéma français, notamment pour sa célèbre réplique "T'as d'beaux yeux, tu sais !", dite par Jean Gabin.

Le chant de l'équipage…

 

 

 

Naufrageur025

 

 

 

Le bateau en photo est "La Recouvrance", dont voici l'adresse du site :

 

http://www.larecouvrance.com/le-bateau/presentation/

 

 

Une autre histoire de pilleurs d'épaves : http://0z.fr/5weZt

 

 

Vidéo "tempête en Bretagne" :

 

http://www.youtube.com/watch?v=m2LeNBY_5gk

 

 

 

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Samedi 25 décembre 2010 6 25 /12 /Déc /2010 12:37

Voici un conte de Noël breton, plus particulièrement du Pays Bigouden, raconté par Pierre Jakez Hélias et illustré par quelques photos prises à la Pointe de Brezellec où chaque année, Monsieur Pennamen construit sa crèche de Noël face à la mer.

(Costumes : photos prises au Musée Bigouden de Pont-L'Abbé, à la fête des Mouettes de Douarnenez et à la  fête des Vieux métiers de Pont-Croix).

 

 

 

CC01

 

 

 

 

 

NoëlBrezellec 009

 

 

 


 

 

CC02

 

 

 

Les trois chemises de chanvre

 

 

Clet Riou était tailleur-brodeur de son métier. Il usait gaillardement sa vie à bâtir, dans le drap de Montauban, les grands habits de noces des riches propriétaires, à les décorer patiemment de fils jaunes, rouges ou verts. Lui-même n'avait jamais eu sur le corps que la toile de chanvre filée par sa femme et tissée par un pauvre bougre de son espèce. Mais bah ! Il n'y avait pas là de quoi aigrir son humeur. Aucune jalousie n'avait trouvé le moyen d'entrer chez lui.

 

 

 

CC03

 

 

 

Et comme il aimait les poireaux, c'est-à-dire les compliments, il s'estimait mieux payé de sa peine en écoutant chanter ses louanges dans le canton que par les quelques écus qui défendaient, vaille que vaille, sa famille contre la chienne de misère. Une aiguille, c'est peu de chose pour nourrir dix enfants. Il ne comptait pas sa femme, Marguerite Le Coz. Elle n'avait jamais faim. De temps en temps, Clet Riou lui apportait quelque bon morceau qu'on lui avait donné dans une ferme où il travaillait. Les enfants dévoraient le tout, Marguerite savourait les miettes quand il y en avait. Ce n'était pas souvent.

 

 

 

CC04

 

 

 

Avec du pain et ce qu'il faut de poireaux, le brodeur eût été le plus heureux des hommes de la terre s'il n'avait pas eu un ver à le travailler sous l'os du crâne. Ce ver était celui de la vocation. Et la vocation de Clet était d'être chemineau. Il n'y pouvait rien. Il aurait voulu parcourir le monde à la bonne aventure, les paupières levées, les narines ouvertes, la salive toute prête dans la bouche pour bavarder avec les gens. Il enviait les chiffonniers de l'Arrée qui vaguaient par le pays en tirant un cheval par la bride, les merciers ambulants, les rémouleurs, les romanichels à peau noire, même les mendiants de pardons toujours en route avec leur sébile accrochée à la ceinture. Et les marchands de bétail galopant de foire en foire dans leur charrette anglaise, pourquoi non ?

 

 

 

CC05

 

 

 

Au lieu de cela, depuis son âge de onze ans, il s'installait avant l'aube, tous les jours que Dieu faisait, sur une couche de paille dans une étable ou une écurie de ferme. Et là, il tirait l'aiguille jusqu'au brun de la nuit sans autre compagnie que celle des animaux et des femmes. Les animaux, on en a vite fait le tour quand ils ne sont pas à vous. Les femmes, c'est agréable pour plaisanter un moment si elles veulent bien. Et puis, elles tiennent la cuisine, ce qui est considérable. Et surtout elles ne sont pas chiches de compliments pour le couturier, les finettes. Mais leur esprit est court quand il s'agit de philosopher.

 

 

 

cc6

 

 

 

Les hommes, eux, s'activaient aux champs pendant qu'il croupissait sur la paille. Il ne les rencontrait qu'aux repas. Et là, il devait se défendre contre le grand sarcasme. « Où avez-vous laissé les six autres? ‑ Quels autres? ‑ On sait bien qu'il faut sept tailleurs pour faire un homme (et de rire) ! ‑ Les six autres, répondait Clet, n'ont pas voulu se déranger pour si petite compagnie. Ils prétendent qu'un seul tailleur a plus d'esprit que vous tous. Moi, je ne sais pas. » Là-dessus, les hommes devenaient hargneux. Il fallait parler d'autre chose. Ah ! Il est bien difficile de vivre quand on est à mi-chemin entre les gars et les filles.

 

 

 

CC07

 

 

 

Et l'homme au dé, morose, brodait des plumes de paon, des chaînes de vie, des cornes de bélier, des arêtes de poisson pendant des semaines et des semaines en écoutant son ver lui brouter la cervelle. Il rentrait chez lui sous la lune, accompagné par le bruit de ses sabots. Et la lune, croyez-moi, ne lui faisait pas de bien.

 

 

 

CC08

 

 

 

Il avait pourtant ses jours de gloire, le Clet Riou. Quand il avait terminé un grand habit, avant d'aller plus loin entreprendre le suivant, il se donnait un peu de bon temps et le ver s'arrêtait dans sa tête pendant tout ce temps-là. Ayant remis à Marguerite Le Coz l'argent de son travail jusqu'au dernier sou, le brodeur partait en vadrouille, rien dans les mains, rien dans les poches. Il comptait sur sa langue pour le nourrir et il n'avait pas tort. Les gens aiment tant écouter les histoires que c'eût été péché de les en priver, les pauvres, ils ont assez de misère avec le reste.

 

 

 

CC09

 

 

 

Des histoires, Clet en connaissait une râtelée, les vieilles qu'il avait apprises de son propre père et les nouvelles qu'il trouvait lui-même entre son aiguille et son dé. On accourait d'une lieue pour l'entendre débiter ses contes sous le manteau des cheminées. A sa volonté, il faisait s'ébahir les enfants, pleurer les filles, rire tout le monde, même les hommes, parole d'honneur, bien près d'avouer que cet avorton valait quelquefois sept gaillards de leur trempe. Quand il était parti, on s'étonnait de voir lever derrière lui des graines de sagesse. Quelle revanche ! Et bien sûr il avait les meilleurs morceaux qu'il aidait à descendre avec la meilleure goutte.

 

 

 

CC010

 

 

 

Pour ceux qui ne le savent pas, il faut dire qu'un brodeur devait se priver de boire pendant tout le temps qu'il était occupé à sa tâche, sinon la sueur de ses doigts aurait terni le fil. Or, pour amener un grand habit à la perfection, Clet Riou peinait de quarante à soixante jours en s'abreuvant modérément à l'eau de nuits. Mais quand il promenait ses contes d'une cheminée à l'autre, il ne voulait entendre parler que de boissons conséquentes, vous comprenez ce que je dis.

 

 

 

CC011

 

 

 

Une fois, il lui arriva de terminer l'habit de mariage d'une riche héritière l'avant-veille de la Noël. Une rude affaire. Le plastron double, les manches à retroussis et tout le reste, y compris le bonnet à cheveux, étaient brodés si juste et si serré qu'il n'aurait pas pu y enfoncer une fois de plus sa plus fine aiguille.

 

 

 

CC012

 

 

 

Le chef-d'œuvre de Clet, fait pour durer cent ans et qui dure encore. Aussitôt l'habit exposé dans la maison de l'héritière, on accourut de toutes parts pour l'admirer. L'artiste fut si accablé de compliments qu'il en eut presque assez, je vous le jure.

 

 

 

CC013

 

 

 

 

 

CC014

 

 

 

Mais il était épuisé jusqu'à la moelle. Dans sa tête, le ver menait un train du diable. Au lieu d'attendre la fête de la Nativité chez lui, entouré de Marguerite Le Coz et des dix enfants, il n'y put tenir, il s'enfuit sur la route. Il faisait un froid noir, la neige commençait à tomber. Marguerite fit enfiler à son époux trois chemises de chanvre toutes neuves pour lui tenir chaud et adieu !

 

 

 

CC015

 

 

 

A la première auberge de carrefour qu'il rencontra sur sa route, Clet Riou ne put s'empêcher d'entrer quand il vit une demi-douzaine de bêtes attachées aux anneaux de la façade. Il y avait donc du monde à l'intérieur, il pourrait faire aller sa langue à son aise. A peine avait-il mis le pied sur le seuil qu'il fut salué par des clameurs joyeuses. La nouvelle avait déjà couru que l'habit de noces de l'héritière de L... était le plus beau qui fût sorti des mains d'un brodeur.

 

 

 

CC016

 

 

 

Notre homme avait mille peines à digérer les compliments. C'était trop de poireaux d'un seul coup. Cela ne se passa pas sans boire. Le tavernier lui-même y alla de sa tournée. Sous peine de vergogne, Clet Riou ne pouvait demeurer en reste. Comme il n'avait pas un rouge liard, il enleva triomphalement sa première chemise et la laissa au gars du comptoir pour régaler son monde comme il faut.

 

 

 

CC017

 

 

 

Et le voilà parti, balancé au cul d'une charrette, vers un second carrefour et une seconde auberge où le même jeu recommença, mais sur un ton plus haut. Le gars Clet n'avait jamais eu la langue aussi bien pendue pour décrire en détail tous les motifs qu'il avait brodés sur l'habit de l'héritière. Je crois même qu'il en inventa sur le chaud quelques-uns qui n'y étaient pas. Et les poireaux de pleuvoir sur l'homme sans pareil. Une telle gloire ne peut s'accepter sans largesses. La seconde chemise y passa.

 

 

 

CC018

 

 

Et ce fut la troisième auberge. Il y en a quatre-vingt-dix-neuf entre la terre et le Paradis, on était encore loin de celle de la mi-route qu'on appelle Bitéklé, mais Clet Riou entendait déjà le chœur des Anges. Il aurait bien voulu chanter avec eux, sa langue ne voulait pas l'aider. Il eut bien du mal à quitter sa dernière chemise.

 

 

 

cc019

 

 

 

Le lendemain, la neige n'ayant pas cessé de tomber pendant la nuit, un nommé Joseph Strullu se trouvait à marcher sur la route pour des raisons qui ne regardent que lui. Il vit, dans un fossé, un tas de neige qui lui sembla d'autant plus insolite qu'il était cantonnier de son état. Ayant donné un bon coup de sabot dedans pour savoir, il découvrit une main aux doigts effilés, au pouce en spatule. Sous le tas de neige, il y avait un tailleur. Vivement, Jos Strullu dégagea le corps qui était tout raide. C'était la dépouille du bon homme Clet Riou. Déjà le cantonnier faisait le signe de croix pour commencer une prière quand le corps éternua. Maigrement, chichement, mais c'était un éternuement.

 

 

CC020

 

 

Alors, Jos courut à la première maison qu'il trouva. On vint au fossé avec une charrette à bras, on chargea dedans le corps qui ne pliait plus et au galop rouge vers la maison de Clet. Les dix enfants attendaient le père dans l'angoisse, Marguerite Le Coz tranquillement comme toujours. « Vous savez bien que cet homme-là en vaut sept comme vous », dit sa voix sereine. Elle alluma dans l'âtre un feu d'enfer, elle fit placer son homme sur le banc de la cheminée où il avait si souvent conté les merveilles et elle attendit.

 

 

 

CC021

 

 

 

Cependant, le bruit avait couru que Clet Rion, le roi des brodeurs, avait péri de froid dans un fossé parce que des aubergistes sans cœur lui avaient pris ses chemises, le laissant partir à moitié nu sous la nuit de décembre. Ce fut un beau branle-bas dans le pays. Les gens arrivaient de toutes parts, anxieux de savoir si le gars se dégelait ou si le Seigneur Dieu l'avait pris par la main à Bitéklé.

 

 

 

CC022

 

 

 

 La maison était pleine quand les trois aubergistes se présentèrent au soir, rapportant chacun une chemise de chanvre. On les laissa passer en raison de leur contrition. Marguerite Le Coz n'arrêtait pas de nourrir le feu. Le bois sec finit par manquer. Elle eut recours à du fagot un peu vert qui dégagea une fumée âcre.

 

 

 

CC023

 

 

 

Et c'est alors que Clet Riou éternua pour de bon en s'écriant tout de suite après : « Dieu me fasse grandir » Il secoua la tête, il ramassa ses jambes, il se caressa les favoris, il ouvrit les yeux, il vit devant lui les trois aubergistes agenouillés qui lui présentaient les trois chemises. Juste à ce moment, la pendule sonna douze coups.

‑ Les trois mages, dit Clet Riou. Le Christ est né.

 

 

 

CC024

 

 

 

 

 

 

NoëlBrezellec 001

 

 

 

 


Il y eut plus de joie, cette nuit-là, dans ce petit recoin de notre terre à patates, qu'il n'y en eut jamais avant ni depuis.

 

 

Pierre Jakez Hélias

 

 

 


Par Jean Yves - Publié dans : Légendes bretonnes - Communauté : le Finistère
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Lundi 11 octobre 2010 1 11 /10 /Oct /2010 10:10

Voici un conte breton de Pierre Jakez Hélias, tiré de son livre "Les autres et les miens".

 

 

 

LE GUETTEUR DE TRONOEN

 

 

La palud de Tronoën étale son désert devant les rouleaux de vagues qui ourlent jusqu'à sept fois la baie d'Audierne, là où la grève est la plus nue.

 

 

 

A01Tronoen

 

 

 

Malgré de rares bouquets d'arbres au centre desquels résiste une maison vivante, c'est une sorte de purgatoire dont la mer ne veut pas encore et dont les hommes ne veulent déjà plus, en attendant de désirer y revenir car ils souffrent aussi de flux et de reflux.

 


 

 

A02Tronoen

 

 


 

Ils y sont pourtant depuis des millénaires, les hommes. Sur des hectares, la palud est pavée de leurs ossements, ensevelis sous le sable avec leurs débris de cuisine. Ici se rencontraient autrefois les vivants, les morts et les dieux.

 

 


 

A03Tronoen

 

 

 


Sous une lumière de limbes, dans les hurlements du vent, les Celtes attendaient la barque sans pilote pour l'Autre Monde.

 

 


 

A04Tronoen

 

 


 

Et puis est arrivé le temps du rachat. Une chapelle a surgi dans les dunes.

 

 


 

A05Tronoen

 

 

 


Auprès d'elle, un calvaire massif a pris en charge la tragédie de la vie et de la mort. Et le grand jeu continue.

 

 


 

A06Tronoen

 

 


 

 

 

A07Tronoen

 

 

 

Il y a bien des personnages de pierre à Tronoën. Les plus célèbres sont sur le calvaire, figés dans le rôle qu'ils tinrent dans la Passion du Sauveur.

 

 


 

A08Tronoen

 

 


 

Le plus anonyme est dissimulé derrière le gable du porche sud. Il faut savoir qu'il est là pour le découvrir car il n'est pas visible pour qui ne fait que passer. Bien des gens ont détaillé longuement le calvaire sans se douter qu'ils étaient épiés eux-mêmes par un regard de pierre.

 

 


 

A09Tronoen

 

 


 

C'est le Guetteur de Tronoën, me dit la Bigoudène qui habite la maison voisine, une ancienne ferme raccordée à la chapelle par un bâtiment en raine d'un bel appareil. Ce Guetteur, pour ma part, je l'appelle toujours le Gars parce que je l'ai connu sous ce nom.

 

 


 

A010Tronoen

 

 


 

La première fois que je suis allé au pardon de Tronoën, et c'était en char‑à‑bancs, dans un temps très ancien, il y avait là un homme qui grondait un de ses enfants parce qu'il remuait trop et parlait trop fort, troublant ainsi les fidèles en train de faire leur chemin de croix autour du calvaire.

 

 


 

A011Tronoen

 

 

 


 Il finit par soulever le garnement par les aisselles et le mit à califourchon sur ses épaules. Puis il l'amena devant le porche.

 

 


 

A012Tronoen

 

 


 

Du doigt, il lui montra quelque chose : « Regardez bien, dit‑il, si vous n'êtes pas sage, vous aurez affaire au Gars qui est là. » L'enfant mit un peu de temps à identifier le personnage. Quand il eut démêlé la figure de croquemitaine, il se mit à pleurer convulsivement.

 

 


 

A013Tronoen

 

 


 

Je gage qu'il n'a plus quitté les jupons de sa mère, ce jour-là. C'est ainsi que j'ai fait connaissance avec le Guetteur. Depuis, je ne manque jamais d'aller le saluer quand je passe par là. Et je me tiens tranquille, moi aussi, vous pouvez me croire hardiment.

 

 


 

A014Tronoen

 

Entre l'arc du porche et le pilier, on aperçoit une tête à demie cachée.


 

 

C'est une tête d'homme camus, une face plate et sévère qui a vraiment l'air d'être aux aguets dans l'ombre du granit. Le gable est relié à un contrefort par une traverse de pierre qui compose avec le reste une sorte de fenêtre ou plutôt de meurtrière.

 

 


 

A015Tronoen

 

 


 

Il faut se placer devant pour voir apparaître un seul œil et la moitié d'un visage, comme si le Guetteur se cachait lui-même pour mieux accomplir sa tâche.

 

 


 

A016Tronoen

 

De l'autre côté du pilier, on distingue à peine la tête dont on devine l'oeil, le nez, la bouche et le menton.

 

 


 

Mais quelle tâche ? L'œil est dirigé vers le côté du calvaire où se trouve la Vierge parturiente à la poitrine nue, étendue sur une claie, tandis qu'à son chevet saint Joseph a bien l'air de dormir, le pauvre homme.

 

 


 

A017Tronoen

 

 


 

Est‑ce donc le Gars de Tronoën qui veille sur la nativité du Christ ?

Quelle a été l'intention du sculpteur qui l'a tiré de la pierre, peut-être pour son propre compte sans plus ? Se serait‑il représenté lui-même en gardien de son œuvre ? Le visage serait‑il, comme on l'a dit, celui d'un ancien sonneur de cloches ? Ou faut‑il croire la plupart des gens que j'ai interrogés quand ils assurent que le Guetteur a été mis là pour donner l'alarme au cas où des corsaires ennemis se seraient avisés de débarquer à Penmarc'h ?

 

 


 

A018Tronoen

 

 


 

Je préfère écouter cette femme un peu difforme, à la voix aiguë et curieusement chantante qui est venue s'abriter un jour près de moi, contre le côté nord du calvaire, alors que le vent et la pluie faisaient rage sur la palud.

 

 


 

A019Tronoen

 

 

 


- Encore un peu, dit‑elle, et il va se mettre à siffler.

‑ Qui donc ?

‑ L'autre, là. Son travail à lui est de prévenir les gens quand la mer s'apprêtera à crever une bonne fois le cordon de galets pour venir tout noyer par ici. Ce jour‑là, ce sera la fin du monde. Mais auparavant, on aura entendu le sifflet du Gars. Dieu nous en garde ! » Et elle s'en alla lourdement, le tablier sur la tête.

 

 


 

A020Tronoen

 

 


 

Le vent de la palud a dispersé la légende du Gars avant qu'elle n'ait eu le temps de se fixer dans les mémoires et c'est pourquoi on n'en retrouve que des lambeaux. A moins que ceux qui savent ne gardent le secret en eux pour ne pas réveiller d'anciennes puissances qui n'ont plus de nom.

 

 

Pierre Jakez Hélias

 

 

 

 

A021Tronoen

 

 

 


Par Jean Yves - Publié dans : Légendes bretonnes - Communauté : le Finistère
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Lundi 4 octobre 2010 1 04 /10 /Oct /2010 10:30

L'histoire qui suit est tirée du livre "Contes du Bout du Monde" de Jeanne Nabert.

 

Chann et Lan, ou la légende du phare du Millet (*)

 

 

Deux enfants, leur sac d'écolier au dos, gravissaient l'ancienne route de Pont-Croix à Beuzec Cap Sizun, tout au bout du Finistère. Ils pouvaient avoir douze et dix ans. La fillette, plus grande que son frère, portait un béguin de drap vert à bordure de ganse noire qui épousait étroitement sa petite tête ronde aux mèches de lin. Elle avait des yeux bretons couleur du temps et le cœur résigné à toutes les misères.

 

 

 

 

001Enfants

 

 

 


 

Le gamin trapu avec de bonnes joues violacées sous sa tignasse rousse reniflait et soufflait, sans protester autrement contre l'allure de sa sœur qu'il avait peine à suivre.

 

 

 

 

02Enfants

 

 


 

C'était la veille de la Toussaint. Cinq heures avaient sonné au clocher de Notre-Dame de Roscudon percé de roses d'ombre et pareil dans les nuages à quelque immense volière pointue d'où les heures une à une lourdement s'envolaient sur les rases campagnes.

 

 

 

 

03ClocherPtCroix

 

 


 

En novembre, "mis du", le mois noir, la brume aidant, il fait déjà sombre. Après l'école, les enfants ne traînent guère sur les chemins. Une fois blottis dans la cheminée où bout la soupe de pommes de terre sur la braise de lande, ils n'ont plus rien à craindre des «anaon» ni du «char de l'ankou» qui passe au crépuscule sur la grand-route de Quimper.

 

 

 

 

 

05Maison

 

 


 

Mais Chann et Lan n'étaient pas de Pont-Croix. Ils habitaient à six kilomètres de la ville une maisonnette perdue sur la côte entre le phare du Millet et la grève sauvage de Pors Piron. Ils se mettaient en route pour l'école dès six heures du matin par nuit noire encore et cheminaient sur la bruyère à la lueur tournante du vieux phare.

 

 

 

 

08GR34

 

 


 

Ils s'en revenaient le soir après avoir épelé un verset du catéchisme breton de Monseigneur de Quimper et en sus quelques lettres de l'alphabet français. Chann suivait l'école des Filles du Saint-Esprit qui, vêtues de blanc, ont de larges cornettes menaçantes, une courte queue de toile plissée et de longs rosaires sur d'amples jupes gonflées. Lan allait chez les Frères de la Doctrine chrétienne, appelés aussi Frères Quatre bras parce qu'ils laissaient flotter sur leurs épaules les manches vides de leur manteau noir.

 

 

 

 

 

06GR34

 

 

 


 

Ni Chann ni Lan n'étaient, hélas, de bien brillants élèves. Peut-être jugeaient-ils que les rochers de la côte leur convenaient mieux que les bancs de la classe, ou bien, ignorant tout mal, ne voyaient-ils pas la nécessité de chanter chaque matin, encore tout essoufflés du chemin, les dix commandements de Dieu:

«Eun Doué kenn adori : un seul Dieu tu adoreras» ...

Peut-être aussi tout simplement, épuisés par leur voyage quotidien s'endormaient-ils malgré leurs efforts au beau milieu de la leçon.

 

 

 

 

 

07GR34

 

 


 

 

En été, tout allait parfaitement bien. Debout à la première aube, ils couraient au phare avec leur père pour éteindre le feu. Ils avaient même le temps de conduire le cochon à la mare, de caresser la vache Rouzic, de jeter du blé noir aux poules, de moudre une brassée de lande verte avant de partir pour la ville, lorsque l'océan, de la baie de Douarnenez au Cap de la Chèvre, commençait à miroiter en réponse aux premières tentatives du soleil pour percer la brume.

 

 

 

 

 

04Brouillard

 

 

 


 

Leur mère leur donnait un petit bout de lard salé sur une grosse tranche de pain de seigle en leur disant d'être bien sages pendant le temps qu'ils seraient loin d'elle. Alors le chemin de l'école n'était jamais assez long. Ils bondissaient comme des agneaux du Cap entre les fleurs bleues «de tonnerre» et les larges papillons blancs au bord des falaises tourmentées.

 

 

 

 

 

09GR34

 

 

 


 

Ils s'arrêtaient sur la plage de Pors Piron pour attraper des anguilles sous le cresson, des pousse-pied étranges, des moules violettes, des berniques rétives sous leur chapeau de coquillage…

 

 

 

 

010GR34

 

 

 


 

Ils s'en retournaient de même, la classe finie, jouant sans se presser au long des kilomètres, dans les beaux soirs marins, si beaux qu'on ne sait plus si les bateaux s'en vont sur l'eau ou sur le ciel, et la mère au pas de la porte mettait la main sur les yeux pour les voir de plus loin venir dans les derniers rayons du soleil.

 

 

 

 

011GR34

 

 

 

 

Mais l'hiver, il fallait être de pauvres petits bas-bretons de ce temps-là pour s'en aller ainsi à la nuit close par de mauvais chemins. Ce soir-là, pour comble de malheur, Lanik était resté une heure en pénitence dans le bûcher des Frères et Chann transie l'avait attendu près de la croix entre les grands ormeaux déjà pleins d'ombres mouvantes. Quand elle le vit enfin sortir de l'école, elle courut au devant de lui et, sans explications, tous deux commencèrent d'allonger leurs petites jambes sur la grande route de Beuzec vers la mer.

 

 

 

 

012Enfants

 


 

 

Ils ne parlaient pas. Vivant ensemble la même vie ils n'avaient jamais rien à se dire. Mais, à mesure que s'épaississait la brume, ils se rapprochaient l'un de l'autre jusqu'à marcher épaule contre épaule en se tenant la main. Ils passèrent devant le bois de Tréfest aux arbres prosternés vers l'occident sous la perpétuelle tempête. Ils passèrent devant le bois de Kéredulic dont une folle habite le sombre manoir. Ils passèrent devant le cimetière où Lan ôta ses sabots et cessa de renifler pour ne pas éveiller les morts. Mais, Dieu merci, ils dormaient trop fort cette nuit-là pour entendre le pas furtif des enfants.

 

 

 

 

013GR34

 

 

 


 

Aucun loup non plus dans la noire futaie de Lesalgen. Oh ! Madame la Vierge, veillez sur les passants attardés ! Bientôt ils firent bravement claquer leurs sabots parce qu'ils arrivaient au village de Pors Piron et qu'aux vitres, sous la paupière des auvents, de petites lumières amicales les regardaient. Mais lorsqu'ils eurent dépassé la dernière chaumière, celle qu'on nomme «la maison du pendu», l'obscurité sinistre les enveloppa et ce fut à tâtons qu'ils descendirent vers la plage.

 

 

 

 

 

014GR34

 

 

 


 

Le tonnerre des vagues les arrêta cependant, comme ils entraient dans la mer, juste à temps pour qu'ils pussent grimper le chemin des douaniers accroché au-dessus de la grève.

 

 

 

015GR34

 

 

 


 

L'un à l'autre invisibles, les deux enfants durent marcher les pas dans les pas les mains étendues pour ne pas se heurter au mur noir qu'ils croyaient toujours dressé devant eux et qui reculait toujours.

 

 

 

 

016GoelandTempête

 

 

 


 

Hou ! Hou ! Le vent calotta Lan et jeta son béret dans la mer. Hou ! Hou ! Une lame sourde lécha sous eux les roches plates. Hou ! Voici le grand trou que le flot s'est creusé dans les champs de bruyère, le grand trou hypocrite, à fleur de terre, où tombent les moutons étourdis et les hommes saouls. Chann et Lan le connaissaient bien. Souvent, les jours d'été, ils s'étaient allongés au bord de ce puits formidable pour voir, tout au fond, à chaque pulsation du large, la vague sourdre en un murmure, bondir blanche et s'évanouir en cascade.

 

 

 

 

017GR34

 

 


 

 

Mais ce soir il leur sembla qu'une méchante voix les appelait au fond de l'abîme et ils se sauvèrent trébuchants, jusqu'à ce qu'ils ne l'entendissent plus.

Ils s'arrêtèrent enfin. Où donc étaient-ils ? Que la route était longue ! Pourquoi ne voyaient-ils point tourner le feu du Millet qui d'ordinaire éclaire la plus intense nuit ? Ils ne reconnaissaient plus le son du vent ni la voix de la mer. Avaient-ils dépassé leur village ?

 

 

 

 

018GR34

 

 


 

Ils voulurent revenir sur leurs pas. Mais ils ne savaient plus s'ils allaient vers le nord ou vers le sud, vers le Raz ou vers la baie de Douarnenez. Le brouillard s'entrouvrait à peine pour laisser passer leurs deux pauvres petites ombres ensommeillées et Lan dit tout à coup :

‑ 0 roar Chann, je ne peux plus marcher tellement, je voudrais dormir !

‑ Ne dors pas, ne dors pas, Lanik.

 

 

 

 

 

019GR34

 


 

 

Il tomba pourtant assis sur une roche, les yeux fermés. Sa sœur essaya de le secouer, mais elle-même penchée sur lui abaissa tout à coup les paupières pour un profond sommeil.

Ils s'éveillèrent grelottants devant un site inconnu. La lune enveloppée de brume, comme une rose sous la mousse, éclairait sourdement la mer jusqu'au Cap de la Chèvre. Le sentier au bord des falaises, contournant mille crevasses fantastiques montait jusqu'au faîte d'un haut promontoire avancé seul au large de la baie.

 

 

 

 

020GR34

 

 


 

A mesure que les enfants étonnés s'en approchaient, ils distinguaient, dressée sur un roc hérissé, une sombre chapelle dont la tour sans cloche plongeait dans le ciel nocturne et se reflétait dans les eaux aplanies.

 

 

 

 

 

021PtDuVan

 

 


 

 

Une torpeur singulière, un surnaturel silence baignait ce paysage de songe où les enfants frissonnaient d'angoisse au seul bruit vivant de leurs pas. Jamais ils n'avaient entendu parler de cette église plus haute que Notre-Dame de Roscudon, plus mystérieuse que celle de Penmarch, plus formidable que le château de Tréfien avec ses mâchicoulis. Peut-être devaient-ils fuir ? Mais Chann joignit les mains, transportée de joie.

- Je vois de la lumière !

- Je vois de la lumière, répéta Lan, comme en écho.

 

 

 

 

 

022PtDuVan

 


 

 

Les vitraux de la sombre chapelle venaient soudain de se cribler de rayons d'or. Y célébrait-on la messe de Noël en cette nuit de Toussaint ou bien quelles vêpres tardives ? N'importe ! Il faut un prêtre pour dire le saint office et les enfants pourraient demander enfin leur chemin.

 

 

 

 

023Vitraux

 


 

 

Déjà consolés, ils oubliaient leur fatigue, se voyant étendus au chaud près de leur mère sous le grand édredon de balle d'avoine à fleurs noires et rouges.

 

Mais ils poussèrent vainement la porte massive scellée au mur par le lichen et la rouille. Cette porte-là, depuis plus de cent ans, n'avait pas dû s'ouvrir. Trois fois ils firent le tour de l'église sur leurs pieds nus pour chercher une autre entrée où se glisser. Il n'y en avait point. Enfin Chann osa frapper. Ils cognèrent d'abord tout doucement, comme peuvent le faire à minuit deux enfants perdus qui ont peur d'être punis. Puis ils tapèrent plus fort et Lan, enhardi par le silence, le désespoir et le désir de son lit donna un solide coup de sabot.

 

 

 

024PtCroix

 


 

 

Les noirs battants s'ouvrirent tout grands avec un gémissement plus strident que celui du courlis sauvage surpris sur la lande, et, jusqu'à la mer, une nappe de clarté s'épandit. Chann et Lan reculèrent, éblouis.

Une table immense occupait la nef entière, une longue table comme on en dresse sur l'aire ou dans les granges pour les festins de noces et les purzons des moissons. Elle était couverte de cierges allumés pareils à quelque blanche forêt aux cimes flamboyantes, à un taillis de troncs d'ivoire que les flammes couronnaient d'un rouge feuillage d'automne.

 

 

 

 

 

025Bougies

 

 


 

Comme ils demeuraient sur le seuil, aveuglés par les mille palpitations des flammes, une petite vieille, tout en noir, avec sa cape de pleureuse et sa coiffe de veuve aux longues ailes pendantes, se leva vivement du coin où elle se tenait recroquevillée, les poussa dans l'église, et referma soigneusement le portail.

 

 

 

 

026Chapelle


 

 

 

Son nez touchait son menton, ses yeux aux cils brûlés pleuraient de grosses gouttes, ses doigts roussis et racornis paraissaient s'être à demi consumés, la voûte de son dos s'arrondissait, pareille à celle de l'église, et des pieds à la tête, ses noires guenilles étaient criblées de taches de cire blanche, de telle sorte qu'on l'eût dite habillée de vieux draps mortuaires.

‑ Entrez, entrez les gamins ! Marmotta-t-elle, vous faîtes du courant d'air ! Les cierges brûlent bien assez vite !

 

 

 

 

 

027Chapelle

 


 

 

Sans s'occuper davantage de ses hôtes, elle se mit à faire la toilette des flambeaux. Armée d'énormes mouchettes, elle coupait les mèches trop longues, étranglait les crépitements trop ardents, recueillait en grommelant les larmes de cire qui ruisselaient du sommet des grands cierges. Il y avait là plus d'ouvrage qu'elle n'en pouvait faire, car nul n'aurait pu compter les myriades de flammes qui se tordaient sous le plus léger souffle de la nuit.

 

 

 

 

 

028Chapelle

 


 

 

Les uns, hauts, droits, immaculés, commençaient à peine de brûler. Leur hésitante lumière battait, évanescente comme l'aile bleue des papillons que le vent ouvre et déplie tour à tour sur la bruyère de midi. Les autres, jaunis, à demi brûlés, poussaient une flamme d'incendie prête à fondre les cierges voisins. Plusieurs n'en avaient plus pour longtemps : la mèche dégarnie s'affaissait dans une noire fumée suffocante et la vieille, sous la chaude pluie de cire, courait avec ses mouchettes plus actives qu'une cognée dans la forêt.

 

 

 

 

029Vitraux

 

 

 


 

‑ Mamm-goz, demanda poliment Chann, et où est donc le phare du Millet ?

‑ Vous arriverez toujours assez tôt, là et partout, répondit la femme aux cierges. Pourquoi vouloir brûler la chandelle par les deux bouts ? Elle se consume assez vite, et tenez, en voici une qui s'éteint.

 

 

 

 

030PtDuVan

 

 

 


 

Elle ouvrit une profonde armoire pleine de paquets de cierges neufs, en choisit un avec précaution, coupa la mèche de coton et l'alluma près des enfants au flambeau mourant. Chann et Lan tout tremblants regardaient ce dernier briller d'un suprême éclat parmi les autres. Quand ses hoquets silencieux, ses sursauts bleus s'évanouirent et qu'il ne resta plus qu'une larme de cire, il parut aux deux petits enfants perdus que leur cœur aussi s'arrêtait. En même temps je ne sais quel appel long et désespéré expira sous les arceaux de l'église, comme si là-bas, sur le Cap, quelque voyageur parvenu au bout du monde, déjà submergé par les flots, criait à l'aide au bord de l'abîme.

 


 

031Tempête


 


 

Cependant le flambeau neuf élancé comme un mât brûlait déjà à la place de la mèche éteinte. Craignant un nouveau sommeil dans cette chaleur trop douce, Chann tira sur la blouse de Lan et tandis que la vieille mouchait là-bas d'autres chandelles, ils entrebâillèrent le portail et se sauvèrent à toutes jambes comme s'ils avaient eu les mille cierges à leurs trousses.

 

 

 

 

032Enfants

 

 


 

Combien de temps dévalèrent-ils ainsi se tenant par la main, tombant le nez sur les mottes, se relevant pour courir encore plus fort ? Quand ils osèrent se retourner, le promontoire géant avait disparu avec la sombre église reflétée dans la mer et la brume emplissait de nouveau la campagne sans lune.

 

 

 

 

 

033GR34

 


 

 

Peu à peu cependant une blanche lueur glissa sur le monde endormi, comme dans la pénombre de l'étable un ruisseau de lait, lorsque par malheur leur mère renversait la jarre pleine. La lueur blanche elle-même se dissipa. A leurs pieds parurent les ajoncs ouatés de toiles d'araignées gonflées d'eau et les longs fils rouges de la cuscute avec leurs perles de rosée tremblotantes. Ils virent se creuser lentement les anses de la baie de Douarnenez, s'allonger les caps, naître les îlots chauves et la crête roulante des grandes houles toucher le fond livide du ciel.

 

 

 

 

034Gr34

 

 

 


 

Ils virent la vieille, la triste terre bretonne étendue à l'occident se lever de la nuit avec sa lassitude, ses sillons d'automne, et son squelette de granit percer partout le maigre sol.

 

 

 

035GR34


 

 

 

 

 

036GR34

 


 

 

Et là, là, tout à coup, le feu tournant du Millet, rouge sur la lividité de l'aube, les accueillit d'un chaud baiser et les firent crier tous les deux à la fois :

‑ Nous sommes à la maison !

‑ Nous sommes à la maison !

 

 

 

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Ils entrèrent dans la cour. Toutik le chien noir les regarda passer d'un œil sévère, sans se déranger pour leur lécher le visage. La vache Rouzik était sortie de la crèche avec son petit veau au front frisé.

La maison qu'ils avaient vainement cherchée toute la nuit était devant eux, la maison, leur mère, la soupe, le lit clos !

 

 

 

Lit-Clos



 

 

Mais pourquoi n'entraient-ils pas plus vite et qu'est-ce qui les arrêtait au seuil du logis retrouvé ? La porte baillait, mal close, et de l'intérieur d'étranges voix leur parvenaient. La femme aux cierges les aurait-elle précédés ? Et pourquoi leur mère ne les attendait-elle pas ? Etait-elle fâchée ? Oh ! Ils n'avaient pas joué en route comme parfois ; ils avaient bien faim, ils étaient bien las ; ils allaient lui dire ...

 

 

 


038GR34

 

 

 

 

 

 

 

039GR34

 

 


 

Dès le premier regard dans la chambre ils regrettèrent d'être rentrés, de ne plus errer perdus dans la nuit, car ils étaient plus misérables que dans leur songe sans issue ... Leur mère étendue sur le lit clos aux panneaux grands ouverts avait, enroulé à ses mains, grises comme deux branches sèches, son chapelet des dimanches, ses lèvres étroites ne pouvaient plus sourire, son front jaune et luisant n'avait plus les chères petites rides de la peine et de la vie : elle reposait plus morte que le Jésus de cuivre en croix sur sa poitrine.

 

 


 

 

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La pleureuse de Beuzec psalmodiait les prières des anaon en buvant le café mortuaire. Assise devant le feu, elle emmaillotait en même temps un petit enfant qu'ils n'avaient jamais vu et qui ne cessait de vagir. Le père, les yeux rougis, aiguisait la faux pour couper la lande, car les uns meurent, les autres vivent, les morts seuls ont droit au repos.

 

 

 

 

 

 

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Dans le branle-bas nocturne de la vie et de la mort nul ne s'était aperçu de l'absence ni du retour des deux enfants. Mais ils savaient, sans se le dire, que leur mère était morte juste à l'instant où ils regardaient s'éteindre le cierge de la chapelle ardente et s'allumer la flamme neuve du petit frère vagissant entré dans leur maison. Ils s'agenouillèrent en sanglotant.

 

 

 

 

 

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Longtemps après, lorsqu'ils furent grands ils cherchèrent ensemble l'église fantôme dans la brume des falaises. Elle devait être sûrement quelque part sur le Cap Sizun entre le phare du Millet et le bourg de Beuzec.

 

 

 


 

043Gr34

 

 

 


 

Ils voulaient voir à la longueur des cierges le temps qu'il leur restait à vivre. Mais jamais ils ne retrouvèrent le grand promontoire avec la sombre chapelle reflétée dans la mer, ni la vieille aux mouchettes sous la chaude pluie de cire.

 

 


 

 

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Jeanne Nabert née Jeanne Neis est née le 5 mars 1883 à Pont-Croix. Son père, docteur, parcourait toute la campagne environnante à cheval pour visiter ses malades. Il est le fils d'un émigré Allemand d'un petit village de Ransbach, dans le duché de Nassau, venu chercher fortune du côté de Quimper en 1845 et qui a francisé (ou plutôt bretonnisé) son nom "Neus" en "Neis", voulant dire "nid" en français. Jeanne choisit de devenir romancière. En s'inspirant de la vie de son père, elle fait de celui-ci le héros de son livre "Le Cavalier de la Mer" (1932) où elle relate la vie d'un médecin de campagne dans une petite ville du bout du monde, en l'occurrence Pont-Croix, sous la IIIè République.

Décédée le 10 avril 1969, elle repose au cimetière de Pont-Croix.

 

 

045JeanneNabert

 

 

(*) : Jeanne Nabert parle du phare du" Millet", actuellement on l'écrit "Millier".

Les photos des personnages en costume sont prises soit à la Fête des Mouettes de Douarnenez soit à la fête de la Foire Ancienne de Pont-Croix.

 


Par Jean Yves - Publié dans : Légendes bretonnes - Communauté : le Finistère
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Lundi 14 juin 2010 1 14 /06 /Juin /2010 17:31

La chapelle de Languidou à Plovan a déjà fait l'objet d'un article sur ce blog (voir), mais traitait le côté "historique" de la chapelle.

 

Plovan, petite commune de 600 habitants dans le Sud Finistère,  se trouve dans une  zone de paluds et d'étangs emprisonnés derrière la barrière des galets.

 

 

 

CartePlovan

 

 

 


 

 

La remonté du niveau marin a fait que les ruisseaux qui se jettent dans la Baie d'Audierne n'ont plus la puissance nécessaire pour évacuer leurs sédiments. Ceux-ci viennent colmater les estuaires naguère ouverts sur la baie. Il en résulte toute une série d'étangs côtiers où se développent les roselières, importantes réserves de faune, notamment ornithologique. Et c'est ainsi que la légende rejoint l'histoire.

 

 

 

 

A01EtangTrunvel

 

 

 


 

Voici donc la légende de la chapelle de Languidou racontée par Pierre Jakez Hélias :

 

 

 

La chapelle de Languidou est en ruines dans la paroisse de Plovan, sur le versant d'un coteau herbu qui regarde la mer sans la voir. Il y a pourtant un vallon qui mène de la chapelle à la côte, et cette côte est tout près. Le vallon est occupé par un étang d'eau saumâtre, séparé de la mer par un cordon de galets si haut, que même les plus grosses vagues du plus mauvais hiver ont de la peine à le franchir.

 

 

 

 

A02EtangTrunvel

 

 

 

 

 

 

 

A03EroVili

 

 


 

Et c'est ainsi que Languidou est prisonnière dans les terres depuis on ne sait quand, mais ce n'est pas d'avant-hier. A cause de ces galets que la mer elle-même a tiré du fond de son ventre pour bâtir un mur. Quel malheur pour la chapelle et pour le Saint Kido qui en était le maître !

 

 

 


 

 

A04EroVili

 

 

 

 

 

 

 

A05EroVili

 

 

 


 

Bien avant le temps où le plus vieux chêne de la Bretagne n'était pas encore un gland, la mer venait lécher librement l'enclos sacré de Languidou. La marée, deux fois par jour, remontait jusqu'au manoir de Lesnarvor qui est à une lieue de la côte.

 

 


 

 

 

A06Languidou

 

 

 


 

 

Le pays de Penmarc'h, en ce temps-là, était un archipel d'îles basses entre lesquelles on circulait par des canaux.

 

 

 

 

 

A07EtangTrunvel

 


 

 

 

Tout au long de la Baie d'Audierne, il y avait des ports ouverts. Et c'est par la route de mer que des pèlerins arrivaient de toute part au grand pardon de Languidou.

 

 

 

 

 

A08portPenhors

 

 

 

 

 

Ils venaient même des pays étrangers et apportaient avec eux leurs bannières pour rendre hommage au seigneur Saint Kido. C'est Henri Bolzer, de Plovan, qui a écrit tout cela de sa main, ou qui l'a chanté de sa voix. Et sa chanson se chante encore, après bientôt cent ans :

"Le flux de la mer montait jusqu'à Languidou.

Les bateaux faisaient relâche au pied de l'église.

Le jour du grand pardon, il venait des bannières

Saluer saint Kido, de toutes les nations !"

 

 

 

 

 

A09PlagePorsCarn

 

 

 

 

 

Or, ce n'est pas Henri Bolzer qui a trouvé cela dans sa propre tête. Elle était trop étroite pour inventer des choses pareilles. Il a ramassé, comme on dit, l'héritage des oreilles, les quelques phrases qui avaient réussi à traverser les siècles sur la langue des conteurs, aux veillées de Plovan.

 

 

 

 

 

A010EtangTruvel

 

 

 

 

 

Et puis, il vint un temps ou la mer attrapa mal au ventre, on ne sait pas pourquoi ni comment. Peut-être à cause des pêchés des hommes. A force de convultions, elle dérouta ses courants, elle bannit ses poissons au large, elle encombra les canaux de sa vase, elle finit par dégorger, sur ses bords, les galets qui lui faisaient mal. Toutes les charrettes du monde n'auraient pas réussi à en débarrasser le rivage avant le jour du jugement. La baie de Kido se trouva barrée d'un cordon de galets polis et se dessécha derrière ce mur.

 

 

 

 

 

A011EroVili

 

 

 

 

 


 A012PlagePlovan

 

 


 


La rivière devint un étang et les cloches de Languidou sonnèrent le glas du grand pardon.

 

 

 

 

 

A013EtangTrunvel

 

 

 

 


 

Pendant plusieurs années encore, des navires d'outre-mer chargés de pèlerins se présentèrent devant la Baie d'Audierne, cherchant l'entrée de la rivière de Kido. Mais ils avaient beau croiser de Porz-Karn…

 

 

 


 

A014PlagePorsCarn

 

 


 

… à Porz-Pouhlan, il n'y avait plus d'entrée.

 

 

 

 

A015porsPouhlan

 

 

 

 


 

Quelques marins débarquèrent sur la grève et montèrent sur le cordon de galets. Derrière, ils virent l'étang mort et la chapelle, au versant du coteau, qui semblait morte aussi. Alors, ils retournèrent dans leur pays avec leurs bannières inutiles. On ne les revit plus jamais.

 

 

 

 

 

A016Languidou

 

 

 


 

Les gens du pays gardèrent leur confiance au seigneur Saint Kido, bien que son pouvoir ne s'étendit plus sur la mer. Mais le pardon de Languidou n'attirait plus les fidèles au-delà d'une étape de charrette. Et cependant, on parlait toujours de la chapelle comme de l'une des merveilles du monde. Les piliers qui la soutenaient n'avaient pas leur pareil à Rome.

 

 

 

 

 

A017Languidou

 

 

 

 

 

 

A019Langudou

 


 

 

 

A018Languidou

 

 

 

 


La grande rosace, vers l'Est, garnie de verres de couleur, multipliait le soleil du matin qu'elle répandait sur le dallage en parterres mouvants. Les tailleurs de pierre, et même les maçons jusqu'au plus humble gâche-mortier, n'en finissaient pas d'ouvrir la bouche devant elle.

 

 

 

 

A020Languidou

 

 


 

 

Tous les personnages de pierre étaient encore là, sur leurs consoles de pierre. Il y avait surtout une "image" qui était placée de telle sorte qu'elle pouvait regarder dehors par cet œil-de-bœuf qui est encore intact dans les ruines du mur au Sud.

 


 

 

A021Languidou

 

 

 

 

 

 

A022Languidou

 

 

 

 

 

 

A023Languidou

 

 

 


 

Et l'image tenait en respect, de son mieux, les tempêtes qui assaillaient la Pointe de Penmarc'h. Elle était le dernier recours des pèlerins de Languidou.

 

 



 

A024LaTorche


 

 

 

Or, je n'ai jamais pu savoir ce que c'était. A travers le Pays Bigouden, on m'a parlé peut-être sept fois de cette "image", on n'a pas su me dire si elle était homme ou femme. Mais un beau jour, elle avait disparu. Elle était partie pour des raisons qui étaient les siennes ou celles du Seigneur Tout-Puissant.

 

 

 

 

 

A025Languidou

 

 


 

 

Alors, la désolation tomba sur Languidou. On prit peur devant cet abandon, la plus grave catastrophe depuis les convulsions de la mer. Certains chargèrent leurs biens sur une charrette et vidèrent le pays. Des gens de peu de foi.

 

 

 

 

 

A026Languidou

 

 


 

C'était trop tôt. Quelques temps après, l'image se retrouva, installée comme chez elle, dans une des chapelles d'alentour. Mais on ne sait laquelle.

 

 

 

 

A027Languidou

 

 


 

 

Et Languidou, tombée en décadence, entra définitivement dans l'histoire, ayant gardé ses os mais perdu sa chair. Pour les gens de Plovan, elle n'est plus que le vieux cimetière.

 

 

 

 

A028Languidou

 

 


 

 

Pierre Jakez Hélias

 

 

Pierre Jakez Hélias, (17 février 1914 - 13 août 1995)

Il est né et a vécu son enfance à Pouldreuzic en Pays Bigouden, dans une famille d'ouvriers agricoles exclusivement bretonnants. Il apprend le français à l'école et se prend d'affection pour cette langue, sans renier sa langue maternelle. De 1946 jusqu'à sa retraite en 1975, il est professeur agrégé de lettres classiques à l'École Normale de Quimper.

 

 

 

 

 

A029chaumière


 

 

 

Deux ans après la Libération, le 21 décembre 1946, Pierre Trépos et Pierre-Jakez Hélias relancent les émissions de radio en langue bretonne. Co-fondateur du festival de Cornouaille en 1948, il en est longtemps le conseiller et l'animateur au micro.

 

 

 

 

A030Penhors

 


 

 

Éloigné des tendances nationalistes bretonnes, il vit avec pragmatisme sa double appartenance culturelle, enseignant le français et écrivant dans les deux langues.

 

 

 

 

 

A031PorsPoulhan

 

 

 


 

 

Le Cheval d'orgueil, écrit en 1975, le récit de son enfance, lui vaut la célébrité. Il publie en 1977 Les Autres et les miens, recueil de contes, puis des romans en français. Sa poésie en breton, dont il effectuait presque toujours une traduction française est d'une grande qualité (Maner kuz/Manoir secret et La Pierre du Oui/Men ar Ya).

 

 

 

 

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Lundi 8 mars 2010 1 08 /03 /Mars /2010 10:42

Aujourd'hui, 8 mars 2010, Journée de la Femme. Voici un petit conte breton pour toutes les Dames de Bretagne, de France, de Navarre ou d'Ailleurs.

 

Le texte est de Pierre Jakez Hélias.

 

Les photos (sauf les deux premières) sont prises sur les lieux du "drame".

 

 

 

LA FEMME DE BI

 

 

Il y a eu un temps où le plus délicat plaisir du dimanche, pour les commères du bourg, était d'attendre l'arrivée de Bi et de sa femme dans leur char‑à‑bancs peint en vert cresson avec des filets jaunes. C'était un très beau char‑à‑bancs qui faisait ouvrir la bouche au notaire lui-même, possesseur d'une automobile de Dion. Tout l'équipage était irréprochable, depuis les deux lanternes fourbies de près jusqu'à la têtière du cheval, ornée d'un œil-de-bœuf en cuivre de chaque côté. Quant au cheval en question, sa robe était si noire et si luisante que l'héritière la plus coquette aurait pu mettre sa coiffe des grands jours en s'y mirant.

 

 


FemBi01

 

 


Et cependant, les commères ne regardaient pas le char‑à‑bancs du riche Bi. Elles ne regardaient pas Bi non plus, ce petit homme raide, à l'œil sévère, qui était si fier de sa moustache blonde. Assise à côté de lui, le dépassant d'une tête, il y avait sa femme qui s'essuyait les yeux avec un mouchoir de toile fine. Elle aurait été aussi belle à voir que le cheval sans sa coiffe légèrement de travers, ses cheveux dérangés sur la nuque, le velours froissé de ses manches et ses yeux rougis par les larmes. Les commères la détaillaient de la tête aux pieds pendant qu'elle faisait tout son possible pour leur sourire...

 

 

 

 

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Imperturbable derrière sa moustache, Bi laissait aller son cheval au pas le plus lent. On aurait dit qu'il faisait exprès de montrer sa pauvre femme dans cet état pitoyable. Et c'était vrai. Il venait de la battre, l'instant d'avant, et il tenait à le faire savoir à tout un chacun.

 

 

 

 

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Quand l'équipage était passé, se dirigeant vers l'église pour la grand'messe, les commères hochaient la tête avec un contentement secret, tout en plaignant la femme de Bi :

« La pauvre ! Elle a encore attrapé son compte ».

Les hommes faisaient semblant de ne rien voir. Ils étaient mordus de jalousie parce qu'il n'y avait pas la moitié d'un, parmi eux, qui eût été capable de domestiquer sa femme comme faisait Bi de la sienne.

 


 

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Bi ne battait sa femme que lorsqu'il y avait quelques témoins présents pour aller porter la nouvelle aux populations d'alentour. L'affaire se passait toujours sur la grand-route et de la même façon :

« Venez ici, ma femme, disait Bi. Approchez, s'il vous plaît ».

Elle obéissait avec humilité. Aussitôt, son mari se mettait à la rouer de coups en criant à tue-tête :

« Marie-Louise, ne vous offensez pas si votre mari vous maltraite de la sorte. Vous savez qu'il est un homme violent et emporté ».

Et la malheureuse gémissait entre les coups :

« Faites ce qui vous plaît, Bi. Je sais que c'est pour votre bien ».

 

 

 

 

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Le plus étonnant, c'est que Bi passait pour un homme affable et plutôt effacé dans les jours ordinaires, tandis que sa femme, qu'il était allé chercher dans le canton voisin, menait ses affaires de lait, de beurre et d'œufs avec beaucoup de fermeté, aux dires des marchands. C'est pourquoi les gens ne comprenaient pas comment elle se laissait martyriser par sa demi-portion de mari.

 

 

 

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Le jeu dura plusieurs années. Il aurait pu continuer jusqu'à la mort des deux époux sans l'aventure que je vais vous conter maintenant.

 

 

 

 

 

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Un jour, Bi et sa femme s'en furent à la foire de Pont‑Croix avec une charretée de porcelets. L'habile Marie-Louise fut chargée de les vendre au plus haut prix. Pendant ce temps, le Bi faisait le tour du quartier, la poitrine haute et le pouce à l'entournure du gilet. Ce fut sa moustache qui causa son malheur. Elle était si bellement roulée qu'il ne pouvait s'empêcher de loucher dessus des deux yeux à la fois. Et c'est ainsi qu'il vint à heurter violemment, au détour d'une rue, un maraîcher de Plouhinec dont l'histoire n'a pas retenu le nom.

 

 

 

 

 

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Bi eut beau s'excuser, l'autre crut à une provocation de la part du petit homme faraud dont l'extérieur lui déplaisait fort. Il ne voulut rien entendre, ayant la tête près du bonnet, et passa tout de suite aux menaces. Alors le riche Bi, qui sentait venir les coups, prit la fuite au galop rouge. Mais le gars de Plouhinec était déterminé à se faire les poings sur sa peau.

 

 

 

 

 

FemBi010

 

 

 

 

 

Sur le foirail, Marie-Louise avait vendu son dernier couple de porcelets quand elle vit accourir son mari, hors d'haleine, poursuivi par le maraîcher furieux. Le Bi violent et emporté en était réduit à demander aide et protection à sa femme.

« Attrapez‑le‑moi, criait le gars de Plouhinec. Je vais le mettre en trois morceaux, bien qu'il n'y ait pas assez d'étoffe en lui pour faire un homme ».

Marie-­Louise était blême de honte et de colère. Elle empoigna son seigneur et maître par le col et le jeta entre les bras du maraîcher :

« Allez‑y hardiment, glapit‑elle, et qu'il n'en reste rien ».

 

 

 

 

 

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L'autre cracha dans ses mains et se mit à corriger Bi sans ménager sa peine. La foule du marché s'était assemblée autour d'eux. Pendant que les coups pleuvaient, Marie-Louise racontait l'imposture de Bi :

« Quand je me suis mariée avec cet homme, clamait-elle, il m'a fait croire qu'il était tellement violent et emporté qu'il risquait, à tout moment, de tuer quelqu'un si la rage s'accumulait en lui trop longtemps. Pour lui éviter ce malheur, je me laissais battre tous les dimanches en croyant le calmer aux dépens de ma peau. Et c'est seulement un poltron qui voudrait passer pour un terrible. Je vais lui faire payer ses dettes ».

 

Quand le Bi fut proprement moulu et assommé, Marie-Louise le fit jeter dans la caisse aux porcelets et le ramena chez elle.

 

 

 

 

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Le dimanche suivant, elle vint au bourg en conduisant elle-même le char‑à‑bancs vert cresson avec des filets jaunes. Elle avait les yeux secs et sévères. Sa coiffe était bien droite, ses cheveux lisses et sa robe de velours aussi parfaite que la peau du cheval noir. A côté d'elle, le pauvre Bi n'était plus qu'un petit tas d'humilité.

 

Elle lui avait rasé sa moustache.

 

 

 

Pierre Jakez HELIAS

 

 

 

 

FemBi014

 

 

 

 

 

95 % des victimes de violence en France sont des femmes.

 

Une enquête menée en 1999 a révélé que le salaire des femmes pouvait être de 27 % inférieur à celui des hommes.

 

 

Quelques dates :

 

1984 : une femme accède pour la première fois à la présidence de la magistrature française.

 

Modifications au Code Napoléon ou Code Civil promulgué le 21 mars 1804 (30 ventôse an XII), par Napoléon Bonaparte :

 

Jusqu'en 1975 : la femme doit suivre son mari à son domicile ;

 

Jusqu'en 1975 : Les époux se doivent fidélité, mais pas au même degré :

 

 

-  la femme adultère est passible d'un emprisonnement de 3 mois à 2 ans ;

- l'homme adultère est passible d'une simple amende, et seulement s'il amène sa concubine au domicile conjugal.

 

 

Jusqu'en 1965 : elle n'a aucun droit sur l'administration des biens communs ;

 

Jusqu'en 1965 : elle ne peut disposer de ses biens personnels, ni les gérer sans l'autorisation de son époux, même en cas de séparation de corps ;

 

Jusqu'en 1965 : elle ne peut, sans autorisation de son mari, exercer une profession ;

 

Jusqu'en 1965 : elle ne peut accomplir aucun acte juridique ;

 

1944 : les femmes ont le droit de voter !

 

 

 

LaLiberteguidantLePeuple


 La Liberté guidant le peuple d'Eugène Delacroix (1831)

 

 

 

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Lundi 28 décembre 2009 1 28 /12 /Déc /2009 14:43

Comme tous les ans à Noël, à la Pointe de Brézellec, juste au-dessus du petit port-abri, le village de Bethléem fait face à la mer. Le 25 décembre au matin, voici le panorama que découvre les yeux émerveillés de cet enfant qui vient de naître :

 

 

 

Brezellec0001

 

 

 

Ce village et cette crèche a été réalisée avec beaucoup de patience par Monsieur Pennamen de Plogoff. Quelques photos accompagnées d'un conte breton du Jour de l'An de Pierre Jakez Hélias.

 

 

 

 

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LE JOUR DE L'AN DE JOB AR CHORD

 

Job ar Chord avait souvent été pris de court pendant sa vie de pauvre diable, mais jamais autant que cette année-là. Lui, sa femme et ses cinq enfants vivotaient sur une vache, deux cochons et trois champs. Ils n'étaient pas les plus mal lotis sur la palud. Mais voilà que la vache était morte sans crier gare à la fin de novembre. Elle avait dû vouloir se purger elle-même avec certaines herbes qui poussent autour des étangs d'eau saumâtre. Les vaches, vous savez...

 

 

 

 

Brezellec0002

 

 

 

 


Il avait fallu vendre les deux cochons au galop pour payer quelques dettes ici et là. On ne fait plus crédit à quelqu'un qui n'a même plus de vache. Depuis, on vivait surtout de pommes de terre sèches et de bouillie d'avoine. Le jour de Noël, la mère était tombée malade sur son lit. La peau des enfants prenait la couleur du trognon de chou. Job était descendu avec eux sur la grève, à la recherche de coquillages maigres, comme faisaient ses premiers ancêtres. La mer était trop forte pour qu'il pût tenter la moindre pêche avec les pauvres engins qu'il avait.

 

 

 

 

 

Bestré0001

 

 

 

 


 

Pendant qu'il bêchait le sable et retournait les galets, le pauvre homme se rappela que son propre père avait cherché l'aumône à plusieurs reprises, au début de sa vie, quand la misère était trop forte sur la palud. Eh bien quoi ! Il n'y a pas de honte. L'aumône se paie d'un pater et c'est toujours bien payé. On ne doit plus rien à personne. Pendant la dernière nuit de l'an, Job ar Chord prit sa décision. Il irait mendier pour nourrir ses petits.

 

 


 

 

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Sans bruit, il sortit de son grabat et passa la porte. Les vents déchaînés balayaient la palud sans réussir à troubler aucunement la noirceur du ciel. Job prit la direction du Nord-Est, là où se trouvent les riches bourgs. Il ne voulait pas tendre la main dans sa paroisse s'il était possible de faire autrement. Comme il avait toujours eu le respect de lui-même et des autres, il avait revêtu ses meilleures braies et le chupenn de ses noces qui était aussi celui des noces de son père. On verrait bien qu'il était pauvre, et même pauvre-à-tuer, mais de bonne race.

 

 

 

 

 

 

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Il ne désirait pas faire pitié aux gens. Il leur expliquerait seulement ses malheurs du moment. S'il pouvait venir à bout, avec leur assistance, d'acheter une autre vache, il ne serait pas long à relever le dos. Les gens comprendraient.

 

 

 

 

 

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L'aube se levait à peine quand Job ar Chord atteignit les premières maisons d'un grand bourg. Dans son désert de la palud, il en avait entendu parler. On disait qu'il y avait là un notaire, un médecin et trois gendarmes, ce qui montrait bien que les gens avaient la bourse garnie. Job n'avait jamais eu affaire à aucune de ces grosses têtes et il espérait bien pouvoir se passer d'eux pendant toute sa vie. On disait aussi que les bourgeois de ce pays-là n'étaient pas des plus mauvais et que même certains d'entre eux pouvaient passer pour de bons chrétiens. Mais comment trouver les chrétiens en question parmi les moins mauvais des autres ?

 

 


 

MaisonDePecheur

 

 

 


 

 

L'homme de la palud avala une gorgée de salive pour se donner du courage. Alors, il s'aperçut qu'il avait grand' faim et que ses genoux étaient faibles sous lui. Il lui fallait frapper tout de suite à une porte s'il ne voulait pas tomber sur la route. Il s'approcha d'une grande maison où il voyait de la lumière. Juste à ce moment éclatèrent des rires et des bruits de sabots pressés. Apparut une troupe d'enfants qui se précipitèrent à genoux sur le seuil et se mirent aussitôt à débiter leurs souhaits en chœur et d'une voix claire :

«Une bonne année aux gens de la maison, beaucoup d'avantages, une longue vie et le Paradis à la fin ».

 

 

 


 

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La porte s'ouvrit, une femme distribua des pièces de monnaie, on entendit merci sur tous les tons et les enfants coururent plus loin. Alors, la femme avisa Job, immobile à deux pas d'elle. « Bonne année à vous » parvint à dire l'homme. « Et autant pour vous, répondit-elle. Je ne vous connais pas, mais entrez donc puisque vous êtes là. Il y a du monde plein la maison, vous ne serez pas de trop ».

 

 


 

 

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Ils étaient quatre hommes, assis au bas bout de la table devant une bouteille d'eau de vie fraîchement débouchée pour le jour de l'An. Au haut bout, trois enfants avalaient leur soupe au café dans des écuelles brunes. Entre les petits et les grands, un pain de six livres et une motte de beurre sur son assiette. A la vue de tout cela, le pauvre Job crut s'évanouir. Il n'entendait que bonne année par toute la maison. On lui mit un verre en main, on lui versa une forte rasade d'eau de vie. A votre santé ! Il vit les verres se lever, il but le sien d'un seul coup, la tête perdue. Le breuvage lui brûla la gorge tout du long et lui mit le feu à l'estomac. Il eut encore le temps de voir tourner le pain et le beurre devant ses yeux avant d'entendre son front sonner sur la terre battue.

 

 


 

 

 

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Quand il revint à lui, péniblement, il était couché sous le bas bout de la table, tout du long de son corps. Des voix lui parvenaient de haut et de loin :

"Cet homme est ivre-mort ‑ Vous croyez ? Comment a-t-il fait de si bonne heure ? ‑ Tiens ! Il a dû passer toute la nuit en ribote ‑ C'est une honte ‑ Vous êtes trop bonne, Marie-Jeanne, offrir le coup du premier de l'an à un fumier pareil ! ‑ Je n'ai pas vu qu'il était pris de boisson, que voulez-vous ! Il avait bonne apparence ‑ Oui, mais regardez comme il est maigre. Il y en a qui enflent à force de boire, d'autres qui se dessèchent comme celui-ci ‑ C'est terrible ‑ Cela vous apprendra, ma femme, à ouvrir votre porte à n'importe qui ‑ Mais qui diable est-il ? Je ne l'ai jamais vu ‑ Il n'est pas vieux et pourtant il porte encore de grandes braies ‑ Et un chupenn à l'ancienne mode ‑ Comment voulez-vous qu'il s'habille à la nouvelle s'il boit son bien dans les auberges ‑ Tant pis pour lui. Je ne vais pas le garder ici. Aidez-moi à le transporter de l'autre côté de la route. On l'appuiera contre l'herbe du talus. Le temps est doux. Quand il aura repris son corps et sa tête, je parie qu'il taillera la route sans dire au revoir à la compagnie".

 

 

 

 

 

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Les quatre gaillards soulevèrent Job sans trop de ménagements et ils firent ce qu'ils avaient dit. Voilà le pauvre diable sous le ciel, accoté au talus d'en face. Il y a plus de pierres que d'herbe dans son dos. Autour de lui, des enfants piaillent en le montrant du doigt. Un homme saoul, venez voir ! Des femmes s'arrêtent pour prendre la Vierge Marie à témoin de l'indignité de certaines gens. Comment pourraient-elles savoir que le misérable est tombé parce qu'un sac vide ne tient pas debout ! Il y a trop longtemps qu'il jeûne malgré lui. La rasade d'eau-de-vie a suffi pour l'assommer net. Comment pourraient-elles savoir qu'il n'en a jamais bu la moindre goutte ! Il ne connaît que la piquette d'avoine.

 

 


 

 

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Il voudrait mourir là où il est, s'enfoncer dans le sol sous le fardeau de honte qui l'accable. Mais un ivrogne s'approche de lui, un vrai, compatissant à des malheurs qu'il connait bien. C'est un ivrogne bien nourri. Il n'est pas long à remettre Job debout. Il le soutient, il l'encourage. Rentrez chez vous, petit frère ! Et le gars de la palud retrouve un peu ses jambes. Dans un concert de rires et de lamentations, il entreprend de traverser le bourg sans savoir où il va. Il ne veut pas le savoir.

 

 

 

 

 

 

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Il ne sait pas non plus que trois de ses enfants sont à sa recherche. Quand il a quitté furtivement la masure de la palud, sa femme ne dormait pas. En voyant son manège, elle a été prise d'une folle inquiétude. Job allait-il les abandonner ou se détruire lui-même ? Elle a cogné au plafond du bout de son balai. Les trois aînés qui dormaient au grenier sont descendus. «Le père est parti, dit-elle. Courez après lui, voyez où il va, mais ne vous faites pas voir. Allez vite ! »

 

 

 

 

 

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Les enfants ont compris. Mais le père avait de l'avance et il marchait mieux qu'eux. Comment faisaient-ils pour suivre sa trace dans la nuit ? Ils se guidaient sur les aboiements des chiens qui saluaient le passage de Job devant les fermes. A la fin pourtant, ils s'égarèrent plusieurs fois. Quand ils arrivèrent dans le riche bourg, le soleil était déjà haut. Hâves, aveuglés de fatigue, déguenillés, crottés jusqu'aux yeux pour s'être affalés dans la boue des chemins, les trois petits se présentèrent juste à la maison où Job avait trouvé sa détresse. "Bonne année ! Vous n'avez pas vu notre père ?"

 

 


 

 

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"‑ Comment est-il fait ? ‑ Petit et maigre. Il a de grandes braies, un chupenn bleu et un chapeau court ‑ Vierge Marie, dit la femme. Il est passé par ici. Entrez donc ! Vous allez manger un morceau pendant que je vais demander par où il est parti ». Et elle courut chez les voisins ‑ Vous savez, l'ivrogne qui était là, ce matin ! Il y a trois de ses enfants qui le cherchent. On voit bien sur eux qu'ils ne mangent pas à leur faim, les pauvres anges. Ils font pitié – Envoyez-les chez nous, dirent les autres. Nous leur donnerons quelque chose. C'est une si grande malchance pour des petits d'avoir un père qui boit. Et c'est le jour de l'an ! ".

 

 

 

 

 

 

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Bref, les enfants furent gavés de nourriture à travers tout le riche bourg. Ils se croyaient arrivés au Paradis. On leur mit toutes sortes de mangeailles dans des sacoches de toile. On leur chargea les poches de pièces de bronze et de pièces d'argent. Les femmes pleuraient de pitié, les hommes étaient attendris par les libations de la bonne année.

 

 


 

 

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A force d'aller d'une maison à l'autre, les pauvrets finirent par retrouver leur père qui dormait sous le porche de l'église, veillé par les statues des apôtres. Quand il ouvrit les yeux, le pauvre Job ar Chord vit ses enfants qui lui souriaient, la bouche grasse, tout rouges de s'être rassasiés jusqu'au nœud de la gorge. Sur le banc de pierre, à côté de lui, il y avait un tas de pièces blanches. Le prix d'une vache à la foire de Pont‑Croix.




Pierre Jakez Hélias

 

 



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Ci-dessous, Monsieur Pennamen, le créateur de la crèche de Noël :

 

 

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Par Erwan - Publié dans : Légendes bretonnes - Communauté : Photos de Bretagne
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Mardi 17 novembre 2009 2 17 /11 /Nov /2009 14:07

Tempête sur la pointe de Bretagne : ce n'est pas de la neige que vous voyez ci-dessous, mais l'écume des vagues que des vents à plus de 100 Km/h transforment en flocons blancs insaisissables.

 


 

 

 

 

 

 

 

 


D'autres photos accompagnées d'une légende racontée par Pierre Jakez Hélias :

 

La femme au croc

 

 

 

 


 

 

 

 




Au temps où le Raz n'était pas encore éclairé par les tours de feu, c'était un immense cimetière de navires. Les gens du pays lui donnaient eux-mêmes ce nom là. Sur plus de six lieues à partir de la fine pointe, par l'île de Sein et la roche extrême d'Ar Men, les écueils découverts et les basses tendent un filet sournois où les courants et les tempêtes rabattaient les plus habiles marins de la terre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce filet toujours prêt et qui n'avait pas besoin de ramen­dage, a souvent apporté aux îliens et aux capistes des aubaines de mer dont les misérables avaient bien besoin pour s'empêcher de mourir. Il ne prenait pas de poissons, mais il broyait les barques et les vaisseaux.

 

 

 

 


 

 

 

 



 






 


Les débris des naufrages et les cargaisons arrivaient à la côte avec les corps morts. Sur la côte, il y avait presque autant de paires d'yeux à l'affût que d'âmes incarnées, presque autant de crocs à goémon brandis que de paires de mains.

 


 


 

 

 

 


 



On entrait dans les vagues pour écumer tout ce qui flottait, on fouillait les grèves pas à pas, on peignait soigneusement les goémons pour découvrir les menus trésors, on déployait toutes ses forces pour ces récoltes sans semailles dont le temps n'était pas connu, mais qui étaient plus drues en hiver et mûrissaient au vent plus qu'au soleil.

 

 

 


 



 

 





 


Les épaves étaient un droit pour ceux du rivage. Ils défendaient farouchement ce droit sans vouloir rien entendre. Acharnés à vivre sur un rocher infertile et nu, martyrisés par les vents sauvages, soumis à tous les dénuements, le moindre cadeau de la mer leur était bonne fortune : une planche, une corde, un sac, un baril, n'importe quoi.

 

 





 

 

 

 

 

 


 



Tant mieux si la planche était une proue entière, la corde amarrée à un canot en dérive, le sac plein de blé ou de coton, le baril garni de vin ou de rhum. Hé quoi ! Ils risquaient bien leur vie pour amener tout cela au sec. Et le seigneur duc savait bien en réclamer un sixième. Et certains commis aux écritures du roi prélevaient au passage plus d'une dîme sans avoir seulement mouillé leurs chaussures à boucles. Les voleurs ! Ils auraient dû venir vivre sur le cap toute l'année pour apprendre à faire les lois.

 

 


 


 



Les femmes étaient les premières au pillage, dit‑on. Cela vous étonne ? Elles avaient les enfants à tenir en vie. Elles perdaient souvent leurs hommes dans le Raz qui avalait les barques des capistes aussi bien que les navires étrangers. On devient louve à vivre de vent.

 

 



 

 

 

 

 

 





Elles étaient plus habiles que les hommes à la cueillette, plus patientes aussi et plus rusées. Elles savaient découvrir les plus petits objets qui sont aussi les plus précieux. Quand elles descendaient à Pont-Croix, après les tempêtes, les bourgeois du commerce faisaient quelquefois de bonnes affaires avec ce qui sortait du pli de leurs robes. Et elles repartaient avec de la bonne toile sur l'épaule. On les appelait les « Marie du Cap», du nom de la sirène elle-même, mais seulement derrière leur dos et quand le dos était déjà loin.

 

 

 

 


 

 

 

 

 



 

 

 

 


 

 


Il y en avait une, autrefois, qui travaillait merveilleusement du croc sur la côte de Cléden et à la Pointe du Van. Dès que la mer était grosse et les vents hargneux, elle prenait le guet avec son croc en main. Son œil aigu repérait les épaves à une lieue. Quand un bateau se brisait sur une roche du Raz, c'était la fête. Tout lui était butin. On dit même que, sans égard pour le seigneur Saint They dont la chapelle protège le Van, elle dépouillait les cadavres échoués à la côte jusqu'à les laisser nus dans les goémons.

 

 

 

 

 


 

 



 







Son mari était un bon homme et n'aimait pas ses façons. Le droit d'épave, soit, mais il faut de la révérence pour les morts. Un prêche n'eût servi à rien. Il fallait frapper l'esprit de la femme pour l'empêcher désormais de profaner les Trépassés.

 

 


 

 

 

 




Par une nuit de tempête, quand elle fut sortie avec son croc, il prit un raccourci par la falaise et alla s'étendre dans le goémon et l'écume, sur une grève où elle avait ses habitudes. La femme arriva peu après, tâtant soigneusement du croc devant elle. Quand le croc toucha le corps, elle se mit à genoux pour le dépouiller. A l'instant même, le mari se retourna en poussant un hurlement terrible. La pilleuse prit la fuite sans demander son reste.

 

 

 

 

 


 

 

 


 

 

 

Quand elle rentra chez elle, sans croc et le visage couleur de sable, le mari l'attendait paisiblement.

« Qu'avez vous trouvé cette nuit, femme ?

- J'ai trouvé un mort qui est devenu vif sous mon croc. Un fantôme, peut-être. On ne verra plus mes pieds sur la grève.

- Ainsi soit‑il ! »

 






Depuis ce temps-là, qui est déjà très loin, les crocs n'ont plus servi que pour le goémon. Quand le chaudron du Raz se met à bouillir sous la tempête, il n'y a plus d'autre affût que celui des tours de feu et des marins qui s'apprêtent à la rescousse des naufragés.

 

 

Le droit d'épave s'est effacé devant le devoir de sauvetage. Les gens du cap et de l'île n'y ont jamais failli.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Erwan - Publié dans : Légendes bretonnes - Communauté : le Finistère
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