Entravé dans la majeure partie de son cours par de nombreux rapides et chutes d’eau appelés sauts, le Maroni n'est
pas un long fleuve tranquille. Lors de la saison des pluies, les sauts sont recouverts par les eaux et les courants sont violents. On le voit dans les photos ci-dessous où deux épaves de pirogues
gisent sur les rochers :

En saison sèche, les roches affleurent de toutes parts, et il est bien difficile de repérer une
passe.
Les pirogues des "Peuples du Fleuve" sont étroites et longues et leurs extrémités dépassent largement au–dessus du
bordage.
Leur aire importante autorise de relever le moteur lors du passage de hauts fonds, sans pour autant perdre de la
vitesse et de la manœuvrabilité.
Pour la construction de ces pirogues on fait appel à la technique ancestrale d’élargissement au feu de la coque.
L’ingéniosité de cette technique repose sur la plasticité du bois à chaud (en particulier de l'angélique) et permet d’obtenir une pirogue large à partir d’un arbre de faible
diamètre.

Un imposant tronc d’angélique est choisi en forêt pour sa taille et sa droiture. Après avoir été abattu, il est
débité sur place durant plusieurs semaines à l’aide de haches et d’herminettes. Le tronc est creusé sur tout son long, pour être dégrossi et constituer la coque de la pirogue. Une fois le tronc
évidé, il est tiré par tout le village jusqu'au lieu de finition. Un repas festif réunit alors tous les participants.
La construction est ensuite poursuivie par un polissage de la coque. Puis celle–ci est placée sur un feu et
retournée plusieurs fois afin de la chauffer de façon homogène. Des pièces de bois de plus en plus longues, au fur et à mesure de l'avancée de l'opération, sont placées entre les bords de la
coque pour agrandir l'ouverture. Cette ouverture de la coque au feu est une étape délicate qui conditionne les performances et la durée de vie d’une pirogue. Les risques de fissures sont
importants.

Deux larges planches viennent rehausser les bords de la coque. Des bandes de cartons d'emballage recouvertes d'une
plaque de fer blanc assurent l'étanchéité à la jointure du tronc et des deux planches.
Une pièce de proue et une pièce de poupe, généralement taillées dans un arbre voisin, sont ensuite fixées à
l’avant et à l’arrière de l’esquif afin que l’eau ne s’y engouffre pas lors du passage des rapides.
L’embarcation est alors prête pour être enfin peinte avant sa mise à flot : des décorations d’art traditionnel
Tembé
personnaliseront chaque pirogue.
Les Bushinenges ont conçu trois formes de
pirogues :
D'abord, les "canots pagaies". Les Bushinenges disposent de petites embarcations légères, les "canots pagaies", qu’ils manœuvrent à la pagaie et à la perche. Ces petites
pirogues sont très répandues dans les villages où femmes et enfants les utilisent quotidiennement pour aller à la pêche.
Ils permettent de transporter trois à quatre adultes au maximum mais peuvent être manœuvrés par une seule personne
assise à l’arrière. Comme la maison, la pirogue et la pagaie constituent un cadeau matrimonial important.
Les "canots pagaies" occupent une place prédominante dans la transmission des "savoirs de l’eau". La première
phase de l’apprentissage des techniques de navigation est en effet réalisée dans ces "canots pagaies". Dès leur plus jeune âge, les enfants accompagnent leur mère à l’abattis. Munis de petites
pagaies adaptées à leur taille, ils participent à la propulsion.

A partir de huit ans, les enfants manient la longue perche appelée takari qui permet de propulser mais également de diriger l’embarcation.
A l’adolescence, ils acquerront le statut de takariste. Placé à l’avant des grandes pirogues à moteur, le takariste
a pour rôle de sonder la rivière et d’indiquer les hauts fonds au motoriste. Pour coordonner en permanence leurs efforts, le motoriste et le takariste ont développé une gestuelle très codée.
Dans les sauts, le takariste utilise sa
perche pour diriger la pirogue. En prenant appui sur les roches, il dévie la proue pour lui faire prendre la bonne passe. De nombreux voyages sont nécessaires au jeune takariste pour mémoriser les passes navigables en fonction de la hauteur des eaux qui varient de plusieurs mètres entre la fin de la saison
des pluies et la saison sèche.
Les Bushinenges différencient deux types de
pirogues à moteur : les pirogues fileuses pour le transport des passagers et les pirogues de fret.
Plusieurs centaines de pirogues à moteur transportent chaque jour sur le fleuve personnes et marchandises. La
longue expérience que les piroguiers Bushinenges ont développée par leur pratique du fleuve, et transmise de génération en
génération, en fait les spécialistes de la navigation sur le Maroni. Tous les usagers du fleuve, touristes, commerçants, administrations, font appel à leurs services.
De nombreuses pirogues longues et étroites, dites fileuses, assurent des services de taxi entre les villages du
Maroni. Elles sont également employées pour le transport scolaire.
De très bonne heure, dans le froid du matin, alors que la condensation de la forêt recouvre encore le fleuve lui
donnant des couleurs fantomatiques, le bruit incessant d'un ballet de pirogues réveille les villages. Ce sont des dizaines de pirogues transportant les enfants des villages isolés qui filent vers
les écoles et collèges des gros bourgs. Plus tard, le soleil finira par déchirer et faire disparaître ce rideau de brumes.
Toutes les tournées, des postiers aux médecins en passant par les gendarmes, sont réalisées en pirogue fileuse.
Ici, une patrouille du 9ème RIMa :
Les commerces du Maroni sont ravitaillés depuis Saint–Laurent–du–Maroni et Albina par les larges pirogues de fret
qui peuvent contenir jusqu’à dix tonnes de chargement. Les marchandises transportées sont extrêmement variées. Les entreprises de construction affrètent également des pirogues de fret pour
transporter bois, parpaings, ciment et même des engins de chantier placés à cheval entre deux pirogues. (Ci-dessous, un 4x4 "à cheval" sur deux pirogues).
Mais le plus souvent, ce sont des fûts de 200 litres plein d'essence venus du Suriname que transportent ces
pirogues. Fûts d'essence de contrebande pour la plupart, qui non seulement sert au ravitaillement des groupes électrogènes des différents villages, mais aussi aux pompes des orpailleurs
clandestins plus haut sur le fleuve. C'est la raison pour laquelle ces piroguiers n'aiment pas qu'on les photographie.
Les bordages des pirogues portent parfois des devises, des maximes ou des inscriptions rédigées en français, en
taki-taki ou en anglais.
Pour réaliser cet article, je me suis aidé d'une publication faite par Madame Sophie
François, Archéologue spécialisée en archéologie nautique, Direction régionale des affaires culturelles de Guyane, paru dans In
Situ n°3 (printemps 2003), la Revue des Patrimoines.
Dernières nouvelles du "front de Guyane", extrait de la presse écrite :
"Le 13/07/2010
[Le cadavre d'un militaire de 25 ans, originaire de la région rouennaise, a été retrouvé hier après-midi à "600 mètres en aval" de la collision entre deux
embarcations qui avait eu lieu jeudi sur la rivière Tampok (sud-ouest guyanais), a-t-on appris auprès des forces armées de Guyane.
Le militaire, du 1er Régiment d'infanterie de Sarrebourg, était venu cette année en renfort en Guyane dans le cadre de l'opération Harpie de lutte renforcée
contre l'orpaillage clandestin. Il était porté disparu depuis jeudi soir vers 22h30 locales suite à la collision d'une pirogue de l'armée avec une autre embarcation, pour l'heure introuvable. La
justice soupçonne cette seconde embarcation d'avoir éperonné volontairement la pirogue militaire.
La justice soupçonne l'autre pirogue d'être un convoi de matériel pour les sites aurifères clandestins, nombreux dans cette zone."
Vendredi, le procureur de la République de Cayenne, François Schneider avait annoncé avoir ouvert une "enquête de flagrant délit criminel pour tentative de
meurtre sur personne dépositaire de l'autorité publique". Selon, le procureur de la République de Cayenne, "l'hypothèse de l'accident n'est pas exclue mais l'hypothèse privilégiée c'est
l'abordage volontaire de la pirogue des militaires."]
De ceci, aucune information à la télé. Il est vrai que ce militaire n'est pas mort en
Afghanistan.